Jean Ziegler caresse l’espoir d’une «insurrection des consciences»

Dans son nouveau livre «Où est l’espoir?», l’essayiste genevois revient sur ses combats contre la faim, la finance, pour la Palestine, le droit d’asile et le multilatéralisme dans un essai mêlant expériences de vie, rencontres et lectures.

La rencontre de Jean Ziegler avec le Che à Genève en 1964 a été décisive pour qu’il trouve sa place d’agit-prop en Suisse, dans «le cerveau du monstre».
La rencontre de Jean Ziegler avec le Che à Genève en 1964 a été décisive pour qu’il trouve sa place d’agit-prop en Suisse, dans «le cerveau du monstre».DR

«Où est l’espoir?» À cette question qui donne son titre à son nouveau livre, Jean Ziegler, 90 ans, n’a pas varié dans ses réponses appuyées par de fortes convictions. Il les partage dans cet essai qui fait la synthèse de ses précédents ouvrages avant et après le succès d’«Une Suisse au-dessus de tous soupçons» (1976). Le Genevois dénonce «l’ordre cannibale» résumé en un terrible constat: la misère et le sous-développement du sud en 2023 ont fait trois fois plus de morts que la Seconde Guerre mondiale.

Sa place d’intellectuel critique, il l’a trouvée alors que, jeune militant communiste, il était appelé à accompagner Che Guevara, venu à Genève en avril 1964 représenter Cuba à la première Conférence du sucre. Prêt à rejoindre les révolutionnaires en Amérique du Sud, l’enthousiaste Jean Ziegler, objecteur de conscience mais prêt à jouer les guérilleros, est douché par le charismatique Commandante. «Tu vois cette ville? C’est le cerveau du monstre. Tu es né ici, c’est ici que tu dois te battre.»

Les quatre cavaliers de l’apocalypse

Par cette rencontre qu’il qualifie de «déterminante et d’inoubliable», le Genevois s’est remis de son complexe de «petit-bourgeois». Il va désormais pratiquer «l’intégration subversive», qu’il définit comme «l’acte militant qui consiste à intégrer les institutions officielles et à utiliser leur force pour tenter de provoquer des transformations systémiques». Dans «Où est l’espoir?», on comprend que ses combats se sont forgés au contact à la fois de militants et de lectures.

Son expérience de rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation l’a persuadé que la faim demeure «le scandale absolu». Un tiers de l’humanité en souffre et un Africain sur cinq ne mange pas à sa faim. Loin des questions de genre ou même de réchauffement climatique, sinon comme conséquence d’une exploitation capitaliste des ressources et source de migrations, qui agitent la gauche contemporaine, Ziegler reste fidèle au tiers-mondisme et à l’anticapitalisme de sa génération, à laquelle il ajoute une foi dans le multilatéralisme et les missions onusiennes.

Jean Ziegler, left, politician, alter-globalization activist and Swiss sociologist, participates with his son Dominique Ziegler, right, in the take part in a rally in support of Palestinians, in Geneva, Switzerland, Saturday, November 11, 2023. Thousands of Israelis and Palestinians have died since the militant group Hamas launched an unprecedented attack on Israel from the Gaza Strip on 07 October, leading to Israeli retaliation strikes on the Palestinian enclave. (KEYSTONE/Martial Trezzini)
Jean Ziegler (à d.) et son fils Dominique lors d’une manifestation de soutien à la Palestine, le 11 novembre 2023 à Genève. Le Genevois se dit désespéré par l’impuissance des Nations Unies.KEYSTONE/Martial Trezzini

Ces deux vecteurs d’espoir que sont l’action collective de la société civile contre les prédations des «quatre cavaliers de l’apocalypse» – soit «la faim, la soif, les épidémies et la guerre» – et la défense des droits humains se recoupent quand l’ONU adopte la déclaration des droits des paysans ou obtient un accord sur l’export des blés ukrainiens, bloqué par «le sinistre Lavrov» après l’agression russe de février 2022.

Même si l’impuissance de l’ONU en Ukraine ou à Gaza désespère le Genevois, il milite pour une réforme qui retirerait, au nom de la «survie de l’humanité», tout droit de veto aux États. Naïveté? C’est ça ou le naufrage de l’humanité. «Où sont les millions de personnes qui s’étaient dressées contre la guerre en Irak en 2003?» demande-t-il pour en appeler à l’opinion et à notre capacité de révolte.

Des rencontres et des lectures décisives

Ces espoirs s’incarnent aussi dans ceux qu’il a rencontrés: le syndicaliste paysan, militant du droit à la terre, Mamadou Cissokho; la Nobel de la Paix Rigoberta Menchú; le chancelier allemand Willy Brandt, qui présidait l’Internationale socialiste, ou le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, dénonçant «les violations du droit international humanitaire par Israël à Gaza».

«Crime de guerre, crime contre l’humanité, génocide à Gaza? La justice tranchera», écrit le militant propalestinien qui a écouté à Alger, en 1988, Yasser Arafat, le chef de l’OLP, se dire prêt à «reconnaître Israël» dans une solution à deux États. Le Genevois sera aussi rapporteur spécial de l’ONU dans les territoires palestiniens occupés, au grand dam des Américains.

Cette conviction, comme d’autres, s’est aussi forgée dans ses lectures. Celle du livre de Michel Warschawski intitulé «Israël: chronique d’une catastrophe annoncée… et peut-être évitable», qualifié de «brillant» et «prémonitoire», le persuade de la nécessité de la lutte contre «la stratégie coloniale d’Israël».

Il y a aussi ces livres formateurs: Marx et Engels, Gramsci, les auteurs phares de l’extrême gauche intellectuelle que sont Pierre Bourdieu, Noam Chomsky, Guy Debord ou son «ami» le professeur américain Richard Sennett, dont il considère le livre «Culture du nouveau capitalisme» comme un «chef-d’œuvre».

«Mobiliser et armer la société civile»

L’actualité, qu’il continue à suivre de près, comme des épisodes de sa vie l’inspirent toujours. Parmi eux, le souvenir «inoubliable» de la distribution de titres fonciers au Nicaragua… Ou la visite des camps de réfugiés sur l’île de Lesbos, quand il était responsable d’un rapport qui décrit le sort des mineurs non accompagnés comme «le destin le plus tragique». Il dénonce ainsi cette «chasse à l’homme» et ses «développements technologiques effrayants» aux frontières, et ces «commissaires de l’Union européenne qui ont, depuis longtemps, liquidé le droit humain universel de l’asile».

Dans son dernier chapitre, Jean Ziegler répond plus directement à la question posée par son titre, après un diagnostic mêlant constats d’échec et colères. C’est d’abord l’altermondialisme, les forums sociaux mondiaux. Bien qu’il souligne «l’explosion des subjectivités» et «du repli protecteur des communautés juxtaposées». Pour lui, la gauche doit «mobiliser et armer la société civile», «provoquer une insurrection des consciences» plutôt que «s’obstiner à viser la conquête du pouvoir».

L’ennemi demeure «la dictature mondiale des oligarques du capital financier globalisé» quand la résistance est «un impératif moral», et rendre «les droits de l’homme justiciables au moyen de nouvelles conventions internationales, de normes nationales, de l’institution d’une juridiction universelle», une mission pour Genève.

«Où est l’espoir?» de Jean Ziegler, Éd. du Seuil, 256 pages, oct. 2024.

Guetta, l’Europe, l’Europe!!!! Malgré tout…

Guetta, c’est d’abord une voix. Une voix de commentateur qui fait autorité sur le terrain géopolitique. Un chroniqueur de France Inter à l’analyse parfois inattendue dans le concert des discours bien mâchés et remâchés à l’Occidentale de la politique internationale. A quelques semaines des Européennes, Bernard Guetta fait entendre sa voix dans un livre. Une ode à l’Europe, fut-elle malade, avec la conviction qu’il n’y a d’autre horizon pour les pays européens que l’Europe elle-même.

Cette « intime conviction », titre de l’ouvrage, Bernard Guetta se l’est forgée dans son histoire personnelle, celle d’un petit juif né dans une famille qui a connu la France occupée, mais surtout d’un journaliste qui aura suivi les dissidences et les révolutions d’Europe de l’Est jusqu’à la chute du mur de Berlin. Guetta était alors une voix dissonante dans le concert des commentateurs qui pensaient que rien ne pourrait faire tomber cet Empire soviétique qui écrasait l’homme déclaré « nouveau ».

Guetta pensait le contraire et, raconte-t-il, cela avait fait de lui un mouton noir aux yeux d’une rédaction-en-chef du Monde, dont beaucoup de membres étaient d’anciens correspondants à Moscou. Lui pensait qu’il y aurait un post-communisme, comme il pense aujourd’hui qu’il y aura un après démocratique en Russie, ou dans les pays qui ont fait le printemps arabe. Non par optimisme, mais parce que, d’expérience, le journaliste sait que quand des voix dissidentes s’élèvent, elles finissent par être entendues, à diffuser ce virus sans remède de la liberté.

Voit-il trop loin? Peut-être, quand Poutine triomphe et que les révolutions arabes se terminent dans le chaos libyen ou syrien, l’ordre égyptien ou les hésitations tunisiennes. Certainement pas quand il fait le diagnostic de l’échec de l’islamisme politique (Iran et Turquie) et du djihadisme (Al Qaida, salafisme), ouvrant la voix à d’autres perspectives pour ces peuples, qui ont goûté à la liberté, qu’ils soient perse ou arabes. D’accord, mais l’Europe? Elle est désespérante reconnaît Guetta. Mais de quelle Europe parle-t-on? 

Ne parlez en tout cas pas de Bruxelles à Bernard Guetta. Bruxelles n’existe pas, car ce sont les gouvernements élus d’Europe qui font la politique que les mêmes critiquent parfois depuis leurs capitales respectives. Car si l’Europe ne ressemble pas à l’idéal fédéraliste du chroniqueur (il est assez piquant qu’il indique que la Suisse est le seul pays d’Europe à avoir réalisé un projet réellement fédéraliste, alors que la Suisse n’a plus de désir d’Europe), elle n’est pas non plus celle que les eurosceptiques décrivent.

La politique européenne est aujourd’hui celles des gouvernements des nations qui la compose. Ce qui lui manque, c’est une architecture politique et démocratique qui mette à sa tête les hommes que les peuples européens auront choisi. Ce qui semble lui compliquer la vie – la diversité de ses langues – est au contraire à ses yeux un formidable atout dans un monde mondialisé où l’Amérique du Sud et l’Afrique émergent. A condition d’enseigner à tous les jeunes Européens, l’Anglais et une autre langue d’Europe, pour en faire de vrais ambassadeurs dans le monde.

A ce projet d’enseignement, Bernard Guetta voudrait une sainte alliance des universités pour faire poids face au monstre américain, la chaîne qui relit Harvard et Princeton. Il aimerait aussi un conseil européen qui ressemble au Sénat américain avec un représentant par Etat, quel que soit son poids démographique et un parlement qui ressemble à la chambre des représentants, avec un nombre de député proportionnel à celui du poids démographique des Etats. Tout le monde élu (à commencer par l’exécutif européen), puisque l’Europe est d’abord un projet démocratique, même si les Européens l’ont oublié.

Bien-sûr en réaliste, Bernard Guetta ne cache pas les manquements, les erreurs, les fautes même de cette Europe. Mais elle a résisté à une crise financière qui aurait pu la faire exploser, et a fini par réagir, un peu tard certes, et sans doute pas avec la bonne méthode, mais au moins elle a décidé en commun. Et demain, la faillite d’une banque ne sera plus payée par les citoyens… Mais il assure que ne pas continuer à construire l’Europe serait un suicide pour des peuples qui ne sont plus au centre du monde. Sur ce point, il a raison. Ca va mieux en le disant, non?

« Intime conviction » de Bernard Guetta, au Seuil, 195 pages, janvier 2014. 

Enquête sur un crime d’Etat

Ce pourrait être une enquête sur un simple faits-divers, le triple assassinat, au 147 rue Lafayette à Paris, de trois militantes kurdes, le 9 janvier 2013. Mais c’est aussi un livre passionnant, qui parle de la Turquie d’aujourd’hui et donne de nombreuses clés pour comprendre ce qu’il s’y passe. Dans un style très agréable à lire, Laure Marchand, ex-correspondante de La Tribune de Genève et de 24heures en Turquie, mène l’enquête sur les victimes, membres du PKK, et surtout sur le suspect de ces assassinats et sur l’implication des services secrets turcs dans cette affaire.

Le livre s’ouvre sur la scène de crime. Puis, l’auteur s’intéresse aux trois femmes retrouvées mortes dans un local en plein Paris: Sakine, Fidan et Leyla. La première est une combattante en exil en Europe, nostalgique des montagnes du Dersim, une région rebelle depuis des siècles. L’Empire ottaman ne parvenait pas à y prélever l’impôts. A la fin des années 30, l’armée turque la bombarda au gaz moutarde. Sakine est une alevie, une branche hétérodoxe du chiisme qui donne aux femmes une place que le sunnisme leur refuse. C’est une cheffe de la guérilla kurde contre le pouvoir turc pour qui le mot kurde « proviendrait du bruit des pas des Turcs dans la neige ». Pour eux, le Kurde est au mieux un Turc arriéré des montagnes.

Sakine est une des deux femmes présentes en 1978 au congrès fondateur du PKK, le parti marxiste de libération kurde dirigé par Abdullah Öcalan , dont elle est proche, une organisation classée terroriste par la Turquie, mais aussi par l’Europe. Arrêtée, elle est emprisonnée à Diyarbakir et torturée. La maire de la ville, arrêtée en 2016, avait partagé sa cellule à l’époque avec elle. Il témoigne des « mutilations sur la poitrine de Sakine ». Pour les Kurdes, c’est une héroïne de la résistance, une du premier cercle « d’Apo » (oncle en kurde), le nom que les militants du PKK donne à leur chef Öcalan, qui voit aussi dans l’organisation, un outil de libération de la femme kurde. Fidan et Leyla sont des militantes de la génération suivante, la relève, et ont des responsabilités dans la représentation du PKK en Europe.

2013, c’est l’année où un espoir de paix émergeait en Turquie. Aux obsèques des trois femmes assassinées, un député kurde est présent, un des deux à avoir été autorisé pour la première fois à rompre l’isolement d’Öcalan, emprisonné sur une île. Le signe que des négociations secrètes de paix entre Ankara et le PKK ont été ouvertes. Öcalan, littéralement, celui qui se venge, est autorisé à venir à la table des négociations, alors qu’Erdogan, premier ministre et chef de l’AKP, le parti islamo-conservateur, lui promettait la corde quelques mois plus tôt. L’AKP accorde des droits culturels aux Kurdes, l’interdiction de le parler est lévée. Erdogan lui-même souhaitera en 2009 «Bonne année» en kurde à la télévision.

Tout le monde est las d’une guerre commencée en 1984, qui ne trouve pas de solution militaire. Dans les années 90, 3000 villages kurdes ont été rasés. Des commandos de la mort sont soupçonnés de la disparition de 17000 personnes. Cette guerre a fait d’Öcalan, malgré sa cruauté envers tout dissident, le « saint » de la cause d’un peuple opprimé. Depuis la guerre a repris, impitoyable.

C’est dans le contexte de cette année capitale pour la paix, que se déroule le triple meurtre du 147 rue Lafayette. S’agit-il de torpiller les pourparlers ? Qui est derrière ? Pour les manifestants qui se sont rendus devant le 147, il n’y a aucun doute. Ils le crient : « Turquie, assassin ». Ce qu’ils ne savent pas, c’est que l’unique suspect dans cette affaire est dans la foule. Il s’agit d’un homme de 30 ans, Ömer Güney, qui débarque dans la communauté kurde de Paris en 2011. Il se dit turc, aux origines kurdes que son père aurait reniées. Crédible. Mais on lui trouve une tête de Turc, pas de Kurde… 

Cependant le PKK recrute sur des critères idéologiques et non ethnique. Ömer va donc se faire une place dans la communauté, toujours prêt à rendre service. Il parle français et participe même à la Kampanya, la collecte pour financer le PKK. Sur son passeport des années passées en Allemagne, il a une moustache. Une moustache qui en dit long, explique Laure Marchand: les islamistes l’aiment très courte et fine, ourlant la lèvre supérieure ; les gauchistes la préfèrent broussailleuse ; et les membres de l’organisation d’extrême droite, les Loups gris, la portent fine et tombante de part et d’autre de la bouche. Celle d’Ömer ressemblait à cette dernière avant sa conversion kurde…

Ses amis de l’époque, rencontrés par la journaliste, montre le poing, index et petit doigt levés, le signe de ralliement des Loups gris, pour parler de lui. Loup gris, un nom qui fait référence au mythe de l’enfant des Turcs célestes de la légendaire vallée d’Ergenekon, nourri comme Romulus et Remus, par une louve. Ömer est aussi originaire de la région de Sivas, la « tannière » dont sont issus nombre de Bozkurt, les « Loups gris », ce groupe paramilitaire responsable de nombreux crimes que l’Etat turc ne semble pas pressé de réprimer.

Les « Loups gris » sont au départ la branche jeunesse d’un parti fasciste pour une Turquie ethniquement pure, le MHP , fondé par un général putschiste des années 60. Ömer est aussi un fan d’une série télévisée turque « La vallée des loups », un mafieux qui joue les sauveurs de l’Etat turc où il est aussi question du « péril kurde », une série « pousse-au-crime » diffusé depuis 2007. Le plus célèbre des Loups gris est Ali Agça, l’homme qui a tenté de tué le pape Jen-Paul II. Dans la prison de Fresnes, le suspect du triple assassinat mettra un photo de loup sur son mur. Sa tenue le trahit aussi, des costumes noirs comme le héros de la série « La vallée des loupes », quand les militants du PKK sont en jean et veste kaki. Certains militants le trouvent suspect. L’un d’entre eux s’étonne qu’il insiste pour avoir l’adresse du numero 2 du PKK . Mais les soupçons s’arrêteront là. L’homme attire la compassion, car il souffre d’une tumeur au cerveau et semble bien inoffensif.

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Durant l’enquête, un vieux téléphone va révéler un autre visage du personnage : on y trouve les fiches des membres de l’association de Villiers-le-Bel où Sakine, Fidan et Leyla, travaillaient. Omer était un espion. Dans son répertoire, un numéro du MIT, les services secrets turcs, à Erzurum, le centre névralgique de la contre-guérilla contre les Kurdes. Dans un journal de la communauté kurde de Zurich, un ancien agent du MIT, le service de renseignement turc, balance: « Ömer était un des nôtres ».

Des enregistrements, probablement rendus publics par des partisans de Fethullah Gülen, l’ancien allié islamiste de l’AKP, contre qui Erdogan s’acharne aujourd’hui, confirment cette piste. Des allers-retours discrets à Ankara d’Ömer aussi. Le MIT est sous la responsabilité d’un proche d’Erdogan, qu’il surnomme « sa boîte noire ». On est au cœur de l’Etat profond turc. Depuis une récente loi turque, les juges d’instruction ne peuvent plus y mettre leur nez et entendre les agents des services.

Erem Erden, ancien journaliste et jeune député, s’intéresse beaucoup au MIT. On lui doit la révélation des livraisons d’armes et de gaz sarin à des djihadistes syriens par une ONG proche du pouvoir. Ömer était-il un agent de cellule dormante réactivée du MIT? Il le pense.

Le livre se termine sur les rapports de la France aux Kurdes du PKK. Longtemps soutenus par Danièle Mitterrand, surnommée la « Mère des Kurdes » par la communauté, tolérés par les services de l’Etat, ils ne le sont plus depuis une tentative de rapprochement de Paris avec Ankara. Des arrestations ont lieu.

L’enquête française aboutira à l’inculpation pour assassinats d’Ömer Güney, coupable « d’avoir commis un acte terroriste en relation et à la demande d’individus en Turquie et possiblement liés aux services de renseignement turc ». L’inculpé est mort avant son procès. L’affaire est classée. Fin de l’histoire? De cette histoire, peut-être, mais pas de celle que nous raconte Laure Marchand tout au long de ce livre, celle de la Turquie, aujourd’hui.

« Triple assassinat au 147 rue La Fayette » Laure Marchand Editions Solin Actes Sud, 186 pages janvier 2017. 

Mélenchon, le lutteur rêveur

Alors qu’il est candidat déclaré à la présidentielle de 2026, à l’âge de 74 ans, il est intéressant de relire le portrait réalisé par Marion Lagardère, il y a dix ans. Pendant six mois, la journaliste Marion a suivi Jean-Luc Mélenchon en campagne en 2017. De la question que lui posait ses proches, elle a fait le titre de son livre: «Il est comment Mélenchon en vrai?» . Et c’est bien à cette question qu’elle tente de répondre à force de parler avec lui, de voir ses réactions, d’entendre ses discours.

Objectif atteint, avec de plus, une qualité rare dans les essais et biographies politiques: un style d’écriture assez littéraire et nerveux. Mélenchon, c’est d’abord un «trop d’énergie» et un «trop d’idées». Epuisant, écrit Marion Lagardère. C’est aussi une colère personnelle, tendue en miroir des colères de ses électeurs. Il y a de la passion, de l’émotion chez lui, qui s’expliquent aussi par une urgence de vivre, de penser, de faire avancer la cause. L’homme a 65 ans. Plus le temps d’attendre, de se retenir, ou de modérer son propos.

Tout au long de ces pages, l’auteur cherche les passerelles entre la personne et le personnage. Et il y en a. Etre à la tribune, c’est le rôle de sa vie. Il parle politique, bien sûr. Fort. Mais pas seulement, l’histoire et la poésie sont aussi au rendez-vous, lors de ses prises de parole en meeting. Cet intellectuel aime les grands discours, les biographies historiques. Un tribunitien érudit. C’est aussi cela qui fait son succès. Il y a aussi ce côté brut de décoffrage: pas d’autocensure, quand il s’agit de brocarder tel ou tel adversaire politique, la presse «qui bourre le crâne des gens» ou les puissants de la finance. Pas commun en politique. 

Mélenchon, c’est aussi l’anxieux, l’inquiet, l’homme parfois dépressif, comme après la défaite de Jospin éliminé au premier tour de la présidentielle de 2002. Quand il traverse une foule, il ne peut s’empêcher de penser à l’agression, à l’insulte qui fuse, à l’œuf qui vole. Il est aussi mal à l’aise quand ses supporters le touchent ou veulent faire un selfie avec lui. Ce solitaire qui aime le peuple, n’aime pas la familiarité. Ce qu’il aime, c’est parler avec eux et écrire pour eux. Et quand une série d’articles rappelle sa présence à la Légion d’honneur du sulfureux droitier Buisson, son dîner avec l’autre conseiller de Sarkozy, Henri Guaino, il ne peut s’empêcher de penser «complot».

Le «pistolero de l’Essonne» sait que la politique, c’est donner des coups, mais aussi en encaisser. Oui, il s’emporte. Oui, il est excessif. Et alors ? Gueulard ? Sur le divan de Fogiel, début d’explication: une surdité qui «conditionne sa relation au monde». Cela le rend agressif, éruptif quand il est pris de court, approché de trop près. Une excuse ? Plutôt un «amplificateur de caractère», écrit la journaliste.

Mélenchon, c’est aussi une carrière politique, presque sans faute. En trois ans, il devient conseiller municipal, conseiller général et sénateur, un palmarès que d’autres acquièrent en 30 ans. Puis ministre de Mitterrand qu’il admire et député européen. Mais il n’a pas fait l’ENA… Dans le Jura, le jeune Mélenchon a fait de petits métiers et a écrit pour La dépêche du Jura. Puis il est devenu un politique professionnel au Parti socialiste… avant de le quitter et de créer son Parti de gauche «pour faire la révolution».

Mélenchon, c’est aussi un athée préoccupé par «les forces de l’esprit» comme le disait Mitterrand. Un intellectuel qui a donc logiquement été attiré par la Franc-maçonnerie, dont il n’aime pas parler. Pas plus que de sa vie privée ou intime, d’ailleurs. Une forme de pudeur.

Le leader des insoumis, parfois détesté, a bel et bien renoncé à vouloir convaincre ceux qui le traitent d’autoritaire, d’ami de Poutine, de zélateur de Chavez. Lui, c’est un convaincu, un admirateur honteux des pouvoirs forts, et suffisamment anti-américain pour défendre la révolution vénézuélienne sans rougir. Lui, l’ancien trotskiste n’a jamais versé dans la social-démocratie, à l’inverse de pas mal de ses anciens camarades. Sauf peut-être sur l’Europe, en votant le traité de Maastricht.

Mais depuis, il a bien changé sur ce sujet. Mais au fond, ce qu’il déteste surtout de l’Europe, c’est son Atlantisme. L’anti-américanisme encore.L’homme à la cravate rouge admire toujours Marx et les révolutionnaires d’Amérique du Sud. Il n’aime pas l’argent pour l’argent. Ce qu’il aime? Les «belles personnes» selon le mot de Victor Hugo. Les humbles, surtout. Les symboles de la République, le bleu blanc rouge, aussi. Patriote sans doute et presque gêné de reconnaître une forme de respect des institutions. Il aime aussi la science-fiction, une façon de rêver et de critiquer le monde en littérature. Asimov, qui l’a marqué, mais aussi et surtout Philip K Dick. 

Gueuler, lutter, rêver. En trois verbes, voilà comment il est, en vrai, Mélenchon. Un Sisyphe, remontant son rocher le long de la pente, sans jamais atteindre le sommet, le mythe exploré par Camus, pied-noir comme lui. A moins que cette fois… Ça va mieux en le disant, non?

« Il est comment Mélenchon, en vrai? » de Marion Lagardère, Editions Grasset, 229 pages, janvier 2017.

Géopolitique en ombres chinoises

On connaissait Philippe Dessertine, directeur de l’Institut de haute finance, pour ses analyses sur la crise. Mais on ignorait son talent de romancier. Oui, une fois n’est pas coutume, c’est d’un roman dont il s’agit dans ce blog habituellement réservé aux essais sur la marche du monde. C’est que dans ce roman, il est question de géopolitique, de diplomatie, de pouvoir et de ses ombres chinoises. Et que, comme le dit la quatrième de couverture, dans ce roman, presque tout est vrai.

« Le gué du tigre » se passe pour l’essentiel dans la salle d’interrogatoire de l’ambassade des États-Unis à Chengdu et aux alentours. Philippe Dessertine nous raconte cette extraordinaire épisode de l’affaire Bo Xilai qui a agité la Chine l’an dernier. Le chef de la police qui a démantelé des réseaux de corruption sous l’autorité de ce prince rouge, promis à intégrer le cercle des huit dirigeants de la République populaire avant d’être déchu, se rend à l’ambassade des États-Unis et demande l’asile politique.

L’Eliott Ness chinois, celui qui a mis les Triades à terre à Chongquing, ville dirigé par Bo Xilaï, joue une grosse partie. Il livre aux Américains des secrets d’Etat. Sur le fonctionnement du pouvoir chinois. Et notamment sur une organisation financière internationale qui soutiendrait les intérêts des princes rouges. En l’absence du numéro 1 de l’ambassade, c’est une femme, numéro 2 qui gère la situation qui devient de plus en plus tendue.Jusqu’au siège de l’ambassade par diverses forces de sécurité de l’Etat chinois, inquiet des révélations qui pourraient lui nuire.

Sauf que Philippe Dessertine la joue à la John Le Carré et que le lecteur ne sera pas au bout de ses surprises en tournant les pages. Car ce qui se joue est d’une autre nature. Géopolitique. Entre deux puissances, l’une montante et sans scrupules: la Chine. L’autre, les États-Unis, installée dans son hyperpuissance mais sonnée, et presque endormie.

Passionnant, écrit à l’américaine, faisant primer le récit au plaisir du mot, « Le gué du tigre » nous apprend beaucoup sur les rivalités internes au pouvoir chinois, sur le Gonganbu (ministère de l’intérieur), le Guoangbu (service d’espionnage et son bureau 610 chargé de réprimer le Falung Gong). Ce roman raconte aussi comment l’affaire criminelle de la femme de Bo Xilai s’inscrit dans un scénario d’éviction d’un homme dont Pékin craignait qu’il ne soit inculpé de crimes contre l’humanité pour son rôle dans la répression de la secte Fanlung Gong. On apprend au passage dans cet excellent livre que Pékin se méfie d’autant plus de cette secte, que le pouvoir chinois avait déjà été confronté à la fronde d’un mouvement spirituel, par le passé.

Il est aussi question des fameuses triades chinoises, avec les merveilleux noms de ces capots et petites frappes: éventail de papier blanc pour le chargé des finances, lanterne bleue pour le lampiste, maître des encens pour le recruteur et maître de la montagne pour le « parrain ».

Il est enfin question de tous les hommes politiques qui ont marqué l’histoire chinoises, de Mao à Hu Jintao et à l’actuel président Xi Jinping,  mais aussi de la clique de Shanghaï et des princelings etc. L’auteur connaît bien la politique chinoise et en dit parfois plus que bien des experts francophones qui répètent souvent qu’on ne sait pas grand chose sur ce qui se trame en coulisses… Ou Dessertine est très informé ou il a beaucoup d’imagination…

Détail amusant, une des choses inventées du livre, c’est le nom de cette internationale financière qui soutenait les ambitions d’un Bo Xilaï pas si incorruptible: Dessertine l’a appelée Audace de l’argent. Romancier un jour, spécialiste de la finance toujours. Ca va mieux en le disant, non?

« Le gué du tigre » de Philippe Dessertine, Editions Anne Carrière, nov. 2012, 269 pages.  

Penseurs de la libération africaine

Il y a longtemps que je voulais donner un coup de chapeau au travail d’édition du CETIM, le Centre Europe Tiers Monde à Genève, pour sa collection « Pensées d’hier pour demain ». Deux petits ouvrages fort bien faits viennent de sortir sur deux figures majeures de la lutte anticoloniale et antiimpérialiste en Afrique, Frantz Fanon, ce Martiniquais engagé dans la libération de l’Algérie au sein du FLN et auteur du fameux livre « Les Damnés de la terre », et Patrice Lumumba, nationaliste congolais et premier chef de gouvernement de l’indépendance, assassiné le 17 janvier 1961. 

L’un et l’autre de ces héros africains ont écrit des discours ou des textes qui ont marqué toute une génération de militants politiques dans le monde. Mais qui les connaît aujourd’hui, parmi les générations qui ont suivi? Dans ces petits livres à la couverture en noir et rouge, un jeune lecteur trouvera une biographie, un texte introductif, des discours ou des extraits de textes de ces leaders africains. Et ce qui frappe à la lecture de ces textes, c’est la lucidité parfois prémonitoire de ces deux figures.

Dans la préface aux textes de Patrice Lumumba, le politologue congolais Georges Nzongloa-Ntalaja, revient sur les circonstances et les raisons de l’assassinat de l’ancien premier ministre congolais. Parmi les motifs de cet assassinat, sept mois à peine après l’indépendance du pays, il y eut la menace que faisait peser la volonté de Lumumba de reprendre le contrôle sur les ressources du sous-sol congolais, exploitées par des intérêts étrangers.

Parmi les acteurs du drame, le colonel Mobutu auteur du coup d’Etat qui l’installa au pouvoir, sa clique de « Binza » le quartier huppé de Kinshasa, et les services belges et américains qui ont poussé à la sécession des régions minières du Katanga et du Sud-Kisaï. Il dit aussi l’actualité de la pensée panafricaine de cet auteur d’un discours fondateur d’indépendance qui eut des échos sur tout le continent africain. « Les divisions sur lesquelles les puissances coloniales s’appuient ont contribué au suicide de l’Afrique », écrit Lumumba en 1960. Il remercie aussi les Européens d’avoir « aider nos populations à s’élever » et appelle le Vieux-Continent à « libérer l’Afrique ». « Nous refusons d’être le terrain des intrigues internationales, le foyer et l’enjeu de guerres froides », explique-t-il en 1960. C’est pourtant cela qui le tua. Et ce qui pèse encore sur le continent africain.

Au mois de mai, le gouvernement du Congo RDC a annoncé qu’une ville serait créée au centre du pays à son nom et en son hommage. Lumumbaville sera bientôt sur les cartes du monde, rassemblant des bourgs existants. 

Dans l’opuscule consacré à Frantz Fanon,la présidente de la Fondation, Mireille Fanon-Mendès-France fait l’éloge dans sa préface de l’actualité d’un penseur éclairant des hommes en lutte contre la domination, et fait des parallèles entre le discours d’austérité imposé aux peuples d’Europe et le discours néocolonial. Elle qualifie Fanon de déconstructeur de ces argumentaires fumeux, de penseur qui ouvre les yeux « sur la brutalité du monde ». A la lecture de ses écrits, on découvre aussi une critique radicale des bourgeoisies nationales africaines qui se sont constituées au départ des colons, promptes à appeler les métropoles à la moindre déconvenue. « La bourgeoisie nationale des pays sous-développés n’est pas orientée vers la production, l’invention, la construction, le travail. Sa vocation est d’être dans le circuit, dans la combine. Et il est vrai que la rapacité des colons et le système d’embargo installé par le colonialisme ne lui ont pas laissé le choix », écrit Fanon dans « Les damnés de la terre ».

Pour Fanon, cette impossible bourgeoisie favorise le gouvernement indirect de l’ex-puissance coloniale qui la nourrit et la montée en puissance d’une armée nationale (encadrée par des experts étrangers) qui terrorise les populations ». Suit les théories révolutionnaires et de nationalisation du secteur tertiaire pour « sauter l’étape bourgeoise ». Ce qui reste, c’est une analyse critique de l’ère postcoloniale durant laquelle peu de dirigeants africains ont su construire le projet généreux des pères des indépendances, versant peu ou prou dans la corruption et les violences contre leur propre peuple. 

Suivront des petits livres sur le Marocain Mehdi Ben Barka, le Sud-Africain Steve Biko et le Guinéen Amilcar Cabral… Bravo au CETIM… Ça va mieux le disant, non?

« Frantz Fanon » et « Patrice Lumumba » CETIM, collection Pensées d’hier pour demain, Série Afrique Caraïbes. www.cetim.ch.

Avec Kessel, grand reporter

Jean-Claude Zylberstein a publié dans la collection texto, une série de reportages du journaliste et écrivain Joseph Kessel, entré à 17 ans à la rédaction du Journal des débats à Paris. Le 14 juillet 1919, il assiste au défilé de la victoire des poilus sur les casques à pointe sous l’Arc de triomphe.

Cet article ouvre le volume consacré aux reportages de la période 1919-1929. Ce premier papier dit tout du Kessel journaliste, peintre d’ambiance, parfois lyrique, qui colore par ses trouvailles littéraires son récit. Ce qui nous intéresse ici court dans les pages suivantes. Le grand reporter de l’époque vit des moments d’histoire, rencontre les Républicains irlandais de Michaël Collins, le révolutionnaire russe Kerensky, le fils du grand écrivain Tolstoï ou d’Herzl, le père du sionisme en Israël. Ou encore le colonel Colet, chef des brigades tcherkesses de l’Armée française en Syrie.

Premier reportage en Irlande auprès des nationalistes du Sinn Fein, et première claque. Kessel raconte un faux procès hallucinant d’un agent du renseignement britannique démasqué par les partisans républicains. L’accusé fait face à ceux qu’il croit être ses juges et quémande leur clémence du regard. Ce sont en fait des journalistes conviés par le Sinn Fein. Parmi eux, Kessel qui raconte, mais aussi l’envoyé spécial du Journal de Genève, parmi les rares titres de la presse mondiale présents (New York Times ou Corriere de la Serra, parmi d’autres). 

L’espion à la solde de la Couronne britannique sera expulsé vers la Grande-Bretagne, et non exécuté, comme d’autres le furent plus souvent. Kessel témoigne aussi de la naissance de l’IRA, l’Armée républicaine irlandaise, alors forte de 150 000 hommes, racontée par Shawn, un jeune officier de l’armée clandestine avec qui il a rendez-vous dans un pub de Dublin.

Puis, Kessel, journaliste de 20 ans qui écrit qu’il ne veut pas croire que la Grande-Bretagne, ce grand pays de la démocratie parlementaire, est capable de barbarie, est appelé dans le village de Balbrigann, investi à la suite d’une rixe d’hommes ivres par les Blacks and tans, recrutés dans les prisons et les bagnes comme troupe auxiliaire britannique en Irlande. Exécutions, mutilations, furie de mort: j’ai vu, j’ai vu, j’ai vu annone le journaliste frappé par cette brutalité britannique qu’il n’osait pas imaginer.

Un autre article nous entraîne en terre de Palestine. Kessel nous raconte d’abord une fable, celle de deux peuples et de deux plantes, le peuple palestinien et le peuple juif, sémites tous deux, du cactus qui fait corps avec cette terre aride  et de l’eucalyptus, cet arbre des colons juifs qui a asséché les marécages et détruit les moustiques paludéens. L’envoyé du Journal des débats, raconte la coexistence des deux peuples et le projet de Hertzl qui donna corps aux rêves d’une diaspora répétant « L’an prochain à Jérusalem ». C’était avant la fondation de l’Etat d’Israël.

Mais le plus étonnant vient ensuite quand Kessel nous fait rencontrer les Frères de l’Emek, les colons, dans des villages fondés qui, par des Hassidin polonais, qui par des Roumains, des Américains ou des Moldaves. Et surtout, cette incroyable République des enfants, faites de 160 orphelins des pogroms d’Ukraine, envoyés en terre promise avec l’argent de la riche communauté juive d’Afrique du Sud. A Kfar-Ieladine, un pédagogue russe nommé Pougatcheff a conduit les enfants qu’il a installé dans leur nouvelle vie, à une autogestion de leur petite communauté. 

Toujours dans cette série de reportage au Proche-Orient, une autre rencontre stupéfait le lecteur: celle des derniers Chomrones à Naplouse. Les Chomrones, ceux qu’on appelera plus tard les Samaritains, ceux qui ne quitteront jamais le sol de leurs ancêtres, mais qui furent écartés de la communauté juive, réjetés pour schisme. Ils sont alors 175, écrit Kessel. Combien sont-ils aujourd’hui, à suivre les rites particuliers de leur lignée, et à ne pas reconnaître le Talmud, rédigé depuis l’exil?

De Palestine, Kessel passe au Liban puis en Syrie. Et ces articles nous touchent particulièrement aujourd’hui alors qu’Assad est en train de détruire « les jardins de Damas » et son peuple. A Beyrouth, Kessel se « promène » dans la ville souterraine et tombe sur les « Barnabagues », les bravis de Beyrouth,ceux qui tuent sur ordre. Cent cinquante kilomètres plus loin, il est à Damas et ses jardins, « les plus beaux que je conaisse » écrit le grand reporter. Le pays est alors sous administration française et le journaliste de Paris rencontre le capitaine Colet et ses brigades tcherquesses et les guerriers alaouites … Le volume s’intitule le temps de l’espérance. Un titre qu’on aimerait lire aujourd’hui… Ca va mieux en le disant, non?

« Le temps de l’espérance » reportages 1919-1929 par Joseph Kessel, collection Texto, Taillandier, 2010

Quand la droite sombre

Quand la gauche pêche par optimisme jusqu’à l’utopie en oubliant parfois le réel ou poussant la logique d’émancipation en privilégiant les plus petites minorités, voire en accordant des droits aux animaux (le spécisme), la droite s’enfonce dans un pessimisme qui va jusqu’à souhaiter la fin de l’homme. J’exagère? Alors, lisez «Les lumières sombres» du docteur en théorie politique, Arnaud Miranda chez Gallimard NRF, Bibliothèque de Géopolitique. (En passant, il n’y a pas que de mauvaises nouvelles dans le secteur de l’édition (Affaire Nora Grasset Bolloré), il y en a aussi de bonnes, comme la création de cette nouvelle collection chez Gallimard).

Et si les diatribes de J. D. Vance à la conférence de Munich sur la décivilisation européenne, la politique étrangère transactionnelle de Trump (j’achète, je paie), le soutien de la tech californienne au trumpisme deuxième mouture, le projet de Riviera à Gaza, le Doge de Musk ou le mépris trumpien de la presse et sa communication sur internet n’étaient pas des faits isolés qui nous laissent sidérés, mais de simples manifestations d’un nouveau courant de pensée de la droite américaine, celui des néoréactionnaires?

La lecture de l’ouvrage «Les Lumières sombres» écrit par Arnaud Miranda, un docteur en théorie politique, éclaire sous un jour nouveau ces faits qui semblent sans cohérence. Car tous s’inspirent d’un nouveau courant de pensée à droite, né et diffusé sur internet: celui des néoréactionnaires, dont les deux têtes pensantes sont Curtis Yarvin et Nick Land.

Contre la démocratie

Ingénieur de formation et blogueur de 51 ans, Curtis Yarvin milite pour des coupes budgétaires massives et propose de «virer tous les fonctionnaires» afin de créer «un reset de la gouvernance» avant la prise du pouvoir par un «César» qui gérerait le pays comme une entreprise. C’est lui qui a aussi imaginé de régler le conflit israélo-palestinien en transformant Gaza en ville entreprise. Autant d’idées qui ont fait l’actualité de l’administration Trump.

Ce proche du vice-président J. D. Vance préconise aussi un retrait américain d’Europe pour «mettre sous pression les démocraties libérales» qu’il déteste et de laisser «carte blanche à la Russie» sur le Vieux-Continent. Il utilise l’ironie pour combattre ses ennemis idéologiques: les progressistes de gauche et l’idéalisme universaliste, tout juste bon à créer le désordre et le chaos. Il dénonce enfin la «Cathédrale», une sorte d’État profond servi par les universitaires et la presse qu’il faut «nationaliser» et voit dans l’avènement d’internet le moyen de faire «prospérer les idées non canoniques» (les siennes).

Pour un avenir radieux

Les néoréactionnaires ont la conviction qu’il existe des hiérarchies naturelles (respectant la biodiversité humaine et la souveraineté culturelle), estiment que la violence est une composante inéradicable. Ils qualifient les idéologies de gauche de rêves qui se transforment en cauchemar, prônent le remplacement de «l’élite démocratique corrompue», un retour à l’ordre avec la possibilité pour les individus de quitter leur État si celui-ci ne leur offre pas les services et la sécurité qu’ils demandent pour rejoindre ou fonder une «communauté», blanche par exemple.

Ils critiquent le libéralisme et la compétition économique qui nivelle et défendent des entreprises monopolistiques à l’image des GAFAM (Google Apple Facebook Amazon et Microsoft) puisque le capitalisme est indépassable pour mener l’humanité vers un futur technophile, policé et libéré de la politique, une sorte d’«Avenir radieux».

Cette pensée s’inscrit d’abord dans les courants de la droite dont une branche, celle des libertariens, est très originale puisqu’elle n’a pris quasiment qu’aux Etats-Unis. Curtis Yarvin se dit d’ailleurs un libertarien déçu.

Arnaud Miranda définit les libertariens, qui ont leurs racines intellectuelles en Europe (avec Frédéric Bastiat), comme le projet de radicaliser l’individualisme libéral en faisant primer les droits et les libertés individuelles tout en adhérant à l’économie de marché et en réduisant l’Etat à la portion congrue (le minarchisme) voire à rien (l’anarchocapitalisme).

Curtis Yarvin est un penseur postlibertarien néoréactionnaire (qui inspire le deuxième mandat de Trump) dont les thèses se développent comme pour l’altright (qui a inspiré l’action du premier mandat trumpien) sur internet, les réseaux sociaux et les forums. Il veut la fin de la démocratie et de sa «Cathédrale» (nous verrons ce qu’il entend par là) et considère que l’Etat doit être géré comme une entreprise par un PDG (Trump?). Pour ce néoréactionnaire, les hiérarchies sont naturelles, déterminées par des constantes sociales, raciales et sexuelles. Ils prônent un élitisme radical, ce qui les opposent aux populistes de l’altright (Steve Bannon).

On l’aura compris, ils détestent la démocratie, car elle développe à leur yeux une élite corrompue et se monter inefficace à garantir la sécurité et la prospérité de ses citoyens. D’ailleurs, les néoreacs revendique un droit à «l’exit», c’est à dire de quitter un Etat pour fonder ou rejoindre une communauté. Certains néoréacs souhaitent d’ailleurs la création de micro-sociétés régies sur leurs principes, en se coupant du reste de la société Ils sont aussi techno-optimistes tout en étant pessimistes quant à l’humanité dont la violence est ontologique. Ils sont pour l’ordre et le progrès. Mais jusqu’où?

Leur forme d’illébéralisme se teinte en effet de technofuturisme et d’accélérationnisme voire de transhumanisme. Ces trois éléments capitaux pour nos néoréactionnaires sont au coeur de la pensée de l’autre figure idéologique de ce courant de pensée qui conceptualise un renouveau de la droite, Nick Land. Lui vient de la gauche. C’est lui qui a intitulé une série d’articles de sa plume « Les lumières sombres ».

Pour lui, il faut «accélérer le déploiement du capitalisme» jusqu’à l’entropie, une autodestruction créatrice où l’homme et la machine ne feront qu’un. Il considère que la démocratie est un frein à ce développement, favorise la corruption, le parasitisme au nom d’une fiction, celle de la «souveraineté populaire». Il prophétise enfin un avenir cybernétique ou transhumaniste qui trouve des adeptes et sponsors dans les entreprises de la tech dans la Silicon Valley.

Brun et or, Front National devenu Rassemblement

«Ne qualifiez plus le Front national de parti d’extrême droite.» Dans sa tentative de dédiabolisation du FN, Marine Le Pen menaçait de poursuivre la presse qualifiant ainsi son parti. Avec la sortie de l’enquête de deux journalistes de Mediapart et Marianne, Marine Turchi et Mathias Destal, dans leur livre « Marine est au courant de tout », cette campagne fait définitivement pschitt. Fruit d’un an d’enquête, il met en lumière un système financier profitant des deniers publics, l’argent secret de Jean-Marie Le Pen en Suisse et, surtout, les hommes de l’ombre sulfureux qui entourent aujourd’hui, Marine, la fille du fondateur du parti.

Parmi les plus proches de la candidate à la présidentielle, Marine Le Pen, ils sont un certain nombre à sentir le souffre. Par ordre d’apparition dans le livre, il y a Philippe Péninque, un ancien avocat fiscaliste, qui avait fait parler de lui pour avoir aidé Jérôme Cahuzac, alors ministre des finances, pour son compte bancaire caché à Genève. Il joue le rôle de l’éminence grise. Surnommé « Voldemort », le personnage maléfique d’Harry Potter, Péninque est le «parrain des anciens du Groupe Union Défense (GUD) ». On apprend ainsi dans le livre qu’en 2007, c’est lui qui a rédigé les statuts d’ «Egalité et Réconciliation», le mouvement identitaire porté par Alain Soral. 

Pour les plus jeunes, le Gud, c’est un groupe d’action radicale d’extrême droite qui cassait du soixante-huitard, du communiste et du syndicaliste à Paris. Leur emblème: la croix celtique. Viennent ensuite Axel Loustau, catapulté par Marine à la présidence de la Fédération FN des Hauts-de-Seine, est un gudard, lui aussi. Nicolas Crochet est l’expert-comptable de cette véritable «équipe bis» de Marine, en marge de la structure officielle du parti. Chargé des finances, il est «un ami des gudards», écrivent les auteurs. Frédéric  Chatillon est un des piliers du système mis en place par Marine. Qualifié de néonazi dans un livre, il avait « poursuivi l’auteur pour diffamation et a perdu son procès », précise Mathias Destal, dans une interview accordée à la Tribune de Genève.

En 1990, il se signale en faisant le salut hitlérien lors d’une commémoration de la guerre d’Algérie. Il est aussi fier dêtre allé rendre hommage au Waffen SS belge Léon Degrelle à Madrid, en compagnie d’Axel Loustau.  Chatillon tient aussi la caisse d’Ogmios, une librairie parisienne qui diffuse les textes négationnistes, antisémites et néonazis. Dans les années 90, c’est lui qui organise une fête chaque 20 avril, date de naissance du Führer, que la plupart des membres de la bande, appellent «Tonton».

Ces gudards vont créer des dizaines de sociétés qui feront des affaires avec le FN : Riwal qui fera la campagne de 2007 de Marine Le Pen, Taliesin qui lance un magazine Cigale, un gratuit attrape pubs distribué dans les boulangeries et  surnommé dans le milieu «Sig Heil». Cigale fera la promotion des amis du clan et publiera un «Spécial Damas».  C’est aussi avec ses amis de 25 ans, que Marine aime faire la fête mais évite d’être prise en photo. C’est à eux qu’elle confie les clés de son microparti de financement de campagne «Jeanne», et à Riwal, le kit surfacturé des candidats FN, remboursé par l’argent public alloués aux partis. Dix personnes sont mises en examen dans cette affaire. «Malgré les enquêtes judiciaires qui s’accumulent, Marine Le Pen ne blâme pas les gudards, mais accorde des promotions à tout le groupe», écrivent les deux journalistes.

Les gros sous 

«Chez les Le Pen, comme dans l’histoire du Front national, l’argent est au centre de tout», écrivent les auteurs. Bruno Mégret ne dit pas autre chose: «Le FN a une dimension patrimoniale pour les Le Pen, c’est leur chose».  Les Mégrétistes qui ont fait scission raillent d’ailleurs «Les Grimaldi de Montretout» en référence à la famille régnante de Monaco et à la propriété des Le Pen en banlieue parisienne.

Marine est poursuivie pour sous-évaluation de son patrimoine immobilier, constitué de quatre propriétés. La Suisse et son secret bancaire ont longtemps mis à l’abri la fortune du père, Jean-Marie. Son majordome qui cachait en Suisse 50 kilos d’or, est soupçonné d’en être le prête-nom. De l’or, la police en a saisi aussi à Montretout, la propriété héritée de l’industriel Lambert qui a fait la fortune de Jean-Marie. Marine aussi, aime l’or et a déclaré posséder 3000 euros en Napoléon.

Comme son père, Marine réclame le retour à l’étalon or pour les monnaies… Elle est aussi pingre comme son père. «Marine ne paye jamais», témoigne un proche.  Dans le livre, le majordome  de Jean-Marie Le Pen raconte les voyages en Suisse, en passant par les petites routes, par Geix pour rejoindre un hôtel à Attalens ou le Mirador au Mont-pèlerin, tenu par un ami, où Le Pen s’enregistre sous les noms de Lagardère Domrémy ou Mirandole.

Puis, il y a les sorties « business » de Le Pen, dont témoignent plusieurs proches dont Jean-Claude Sanchez, retraité du service de sécurité du FN, le DPS. Il a depuis créé une agence de sécurité et de détective à Genève. Jean-Marie rencontre aussi en Suisse, Jean-Pierre Aubert, un banquier proche du couple Le Pen , qui sera incarcéré pour blanchiment de narcodollars. Les auteurs révèlent aussi qu’un éditeur français résidant en Suisse lui a ouvert un premier compte à l’UBS en 1981. Mais Le Pen dément cette information.  

C’est dans l’hebdo gratuit de Genève, le GHI  que sortent en 1987 les révélations de Pierrette Lalanne, la première épouse de Jean-Marie sur sa fortune en Suisse. Elle parle de 40 millions de francs de l’époque, dont 6 millions d’euros cachés en Suisse. Dans le magazine Rolling Stone, par la suite elle précise que cet argent est notamment à la Fondation Saint-Julien de Fribourg, puis à la banque Darier.

C’est à ce banquier que JMLP demandait par téléphone de l’argent, des « petits nègres », qui signifiaient 10 000 francs. Le banquier dément lui aussi. En 2013, le parquet de Paris a ouvert une enquête sur le patrimoine de JMLP. En 2015, il s’intéresse au compte de son majordome et à une société offshore des îles Vierges britanniques, la Balerton Marketing limited, créée et gérée par l’avocat genevois Marc Bonnant, écrivent les auteurs. En 2015, nouvelle enquête pour blanchiment de fraude fiscale contre JMLP, sa femme et son homme à tout faire. L’enquête s’intéresse ensuite à Georges Paschos, ancien banquier et frère de Jany, l’épouse de JMLP, ancien bénéficiaire de Balerton. Jany avait, elle, un compte au Crédit suisse, clôturée en 2008, des avoirs gérés par la société Prium finances à Genève.

Le clan des profiteurs

Le livre souligne aussi le népotisme du parti: les trois filles de Jean-Marie ont été rémunérées par le parti. Cinq maris aussi. Tout le monde connaît la nièce, Marion, intégrée en 2012 avant d’être légitimée par le suffrage. Le beau-frère, Philippe Olivier est moins connu.  Les Mégrétistes dénonçaient à l’époque «le FN canal alimentaire». Jean-Claude Martinez, lepéniste de la première heure, affirme que la famille Le Pen a coûté au parti l’équivalent de 21 000 adhésions par an. Le financement public des partis en France, depuis 1990, est une manne pour le clan…  L’argent européen aussi: Catherine Griset, mise en cause pour un emploi fictif est l’ex-belle-sœur de la présidente du FN.

Affaires étrangères

Quant à la politique étrangère du parti, elle est aussi sous influence. Vis-à-vis de la Russie, on constate que de nombreuses prises de position prorusses coïncident avec la négociation des prêts de banques russes proches du Kremlin. Des votes au Parlement européen, une demande de levée des sanctions contre la Russie à l’Assemblée nationale, une prise de position de soutien au référendum de Crimée et même un voyage du directeur de cabinet de Marine Le Pen dans le Donbass, la région d’Ukraine enflammée par des séparatistes prorusses.

En ce qui concerne la Syrie, Frédéric Chatillon, le patron de Riwal, qui s’occupe du matériel de campagne, fait depuis longtemps des affaires dans ce pays. Sa société a d’ailleurs un bureau à Damas. Il a créé en France un site de propagande pour le régime intitulé Infosyrie, avec des articles en français. Il s’est aussi occupé d’une campagne de communication pour le tourisme en Syrie. Il a également organisé un voyage à Damas avec le négationniste Alain Soral et l’antisémite Dieudonné. Il en a ramené des traductions de Mein Kampf en arabe

« Marine est au courant de tout » de Mathias Destal et Marine Turchi, éditions Flammarion enquête mars 2016,  380 pages

Scarface sur le Vieux-Port

« Riviera Nostra ». Sur fond rouge, le titre du livre reprend la typographie  de l’affiche du «Parrain» de Coppola avec cette main tenant une croix d’attelle de marionnettiste. Correspondant de la Tribune de Genève à Marseille, Jean-Michel Verne connaît bien les affaires de cette Riviera qu’il a couvertes pour plusieurs titres de la presse française. Il leur a déjà consacré des ouvrages, sur l’assassinat de la député Yann Piat ou sur les scandales de la fin de règne  de Rainier III dans la Principauté de Monaco. Dans les deux cas, un parfum de mafia flottait, écrit-il dans ce nouvel opus. 

Pour raconter l’emprise de la mafia italienne dans le Sud-Est de la France, Jean-Michel Verne a bénéficié d’un témoin de premier plan, Luc Febrarro, un avocat d’Aix-en-Provence, qui s’est occupé de la défense de quelques pointures de la mafia arrêtées en France. Réalisant un documentaire sur le même sujet (diffusé sur France 3 en avril), il est parti avec Franco Zechinn, un photographe qui est la mémoire de la grande guerre de la mafia en Sicile. Il a aussi rencontré à Naples, Rosario Crocetta,  un citoyen parti en lutte contre la mafia locale et Piero Angeloni le patron de squadra mobile de Palerme.

Le livre montre au fil des pages que c’est la mafia calabraise, la ’Ndrangheta, qui a pris pied en Provence, dominant aujourd’hui, comme en Italie, la Sicilienne Cosa Nostra, la Camorra napolitaine ou la moins connue Sacra Corona Unita des Pouilles . Cette saga des mafieux italiens en France commence à Vintimille, point de passage des migrants remontant l’Italie vers le nord de l’Europe. On croise ensuite dans les Alpes-Maritimes, Lucio Gelli, le grand maître de la loge P2, le personnage qui était au cœur du scandale de la banque du Vatican, avant d’être écroué puis de s’évader de la prison de Champ-Dollon à Genève. Car l’auteur explique en partie l’implantation de la mafia calabraise dans le Sud de la France par le biais de loges maçonniques, dites déviantes, un bon moyen de pénétrer le milieu économique en fricotant avec les loges affairistes comme la GNLF.

Les Calabrais ont pris l’ascendant sur les Corleone et les erreurs de Toto Riina, le capo di tutti capi. Ils se sont implantés en Ligurie pour déborder depuis Vintimille (où 80% de la population est calabraise) sur le Sud de la France.  A Vintimille, toujours, un rapport fait état de la présence de Denaro, un tueur sanguinaire surnommé le « Diabolik », successeur de Riina et Provenzano. Vintimille, plaque-tournante de la mafia sur la Riviera.

L’auteur fait état d’un rapport parlementaire français sur la mafia en France et s’étonne que les députés puissent penser que leur pays soit épargné par la criminalité mafieuse de premier niveau (racket, drogue et prostitution). Il approuve cependant leur conclusion faisant de la France un lieu attractif pour le blanchiment et les investissements légaux de la criminalité italienne.

Puis l’avocat, une vieille connaissance de l’auteur, entre en scène et l’on sourit de l’entendre parler de ces mafieux mal dégrossis «ignorants utiles» d’une structure à l’intelligence collective. L’un des clients de l’Aixois n’est autre que Zaza, dit « le fou », qui circulait en voiture de luxe sur la promenade des Anglais à Cannes. Le roi du trafic de cigarettes a été le premier camorriste à intégrer la Coupole, le gouvernement de Cosa Nostra. La justice française le pense aussi au cœur d’un carrousel de la drogue et l’enquête les mènera aux portes des casinos de la Riviera mais aussi de Chamonix, qui faisaient du blanchiment pour la mafia jusqu’en 1991.

Luc Febrarro rencontrera même le chef de la ‘Ndrangheta, venu le consulter «pour un ami». L’homme recherché par toutes les polices d’Italie vivait à Marseille depuis deux ans. Libri, c’est son nom, a tout d’un tranquille retraité de Marseille. Verne raconte dans ce chapitre l’initiation quasi maçonnique de la mafia calabraise, une organisation criminelle qui s’organise par les liens familiaux, au contraire des recrutements essentiellement extérieurs de Cosa Nostra. Il aurait été au départ de l’implantation de la première « locale », la cellule de base de la mafia, sur le sol français dans les années 80. Arrêté en 92, l’année de l’assassinat  des juges Falcone et Borsellino, le mafieux sera extradé en Italie. Auparavant, la justice française, faute de texte adapté, aura du mal à gagner contre ces parrains présents dans le sud.

Retour dans la région de Marseille, où le successeur de Toto Riina, le Sicilien Provenzano est admis dans une clinique d’Aubagne pour  une opération de la prostate. Au cours de son séjour dans le sud, il ira manger au «Don Corleone»,  un restaurant sicilien pas loin du Vieux Port… ça ne s’invente pas! Le numéro 2 de Cosa Nostra est lui un habitué de Marseille. Il s’est fait refaire le visage et passe pour un pur Marseillais d’origine italienne. Il se fera pincer en se connectant sur un site qui donne des nouvelles sur les actualités mafieuses d’Agrigente!

Chapitre obligé des liens entre les mafias et le milieu corso-marseillais, la French connection est aussi abordée par l’auteur. Il évoque notamment l’assassinat du juge Michel. L’ombre de la mafia plane aussi sur cette exécution. Le conducteur de la moto est Altieri, qui jouera les chimistes dans un labo de Phoenix en Arizona mais aussi en Suisse en 1986 (l’affaire du labo des Paccots), une affaire qui donnera lieu à une cascade de révélations sur la mort du juge marseillais.

On assiste ensuite aux obsèques de Fargette, des funérailles «dignes du parrain», écrit Jean-Michel Verne. Fargette est un caïd du Var, un département où la député Yann Piat sera exécutée et où règne Maurice Arreckx, un élu qui sera condamné pour des malversations, des prévarications et qui avait des comptes en Suisse.  L’auteur suspecte que Fargette était lié à la mafia. Il sera arrêté par deux fois en Italie et ne sera pas extradé. Pourquoi?

L e tour de la Riviera se poursuit à Monaco, avec les affaires immobilières qui ont entaché la fin de règne de Rainier III. On apprend notamment que le Prince avait un bon ami, italien comme les Grimaldi, recherché dans le cadre de l’enquête Mani pulite (Mains propres). Dans un des scandales immobiliers de la Principauté est impliqué un médecin palermitain de « la bourgeoisie mafieuse ».

Ce Sangiorgi va participer à l’assassinat du cousin de son beau-père qui a eu le tort d’entrer en conflit avec Toto Riina. C’est lui qui ira récupérer en Suisse une somme de 4,5 milliards de lires pour le Capo di tutti capi. L’auteur nous amène ensuite à Nice, base arrière de la Camorra… Et enfin à Marseille. C’est sans doute l’élément le plus dérangeant du livre. Jean-Michel Verne y apporte avec une journaliste italienne, des éléments qui tendent à montrer qu’il y a un pacte entre la mafia et  le milieu marseillais des cités et plus précisément entre  la  ’Ndrangheta , la malavita calabraise, et les Algériens qui ont main sur le port et sur le trafic de drogues avec les jeunes français ou maghrébins des quartiers nord.

La conclusion est que la justice et la police française n’ont sans doute pas pris la mesure de cette implantation mafieuse dans le Sud, malgré les nombreuses arrestations de gros bonnets en Provence-Cotes d’Azur.

Un bon polar qui rappelle quelques grosses affaires pour tous les amateurs d’histoires de mafia. C’est mieux en le disant, non?

« Riviera Nostra » de Jean-Michel Verne, éditions Nouveau Monde , juin 2017, 234 pages.