Dans son nouveau livre «Où est l’espoir?», l’essayiste genevois revient sur ses combats contre la faim, la finance, pour la Palestine, le droit d’asile et le multilatéralisme dans un essai mêlant expériences de vie, rencontres et lectures.

«Où est l’espoir?» À cette question qui donne son titre à son nouveau livre, Jean Ziegler, 90 ans, n’a pas varié dans ses réponses appuyées par de fortes convictions. Il les partage dans cet essai qui fait la synthèse de ses précédents ouvrages avant et après le succès d’«Une Suisse au-dessus de tous soupçons» (1976). Le Genevois dénonce «l’ordre cannibale» résumé en un terrible constat: la misère et le sous-développement du sud en 2023 ont fait trois fois plus de morts que la Seconde Guerre mondiale.
Sa place d’intellectuel critique, il l’a trouvée alors que, jeune militant communiste, il était appelé à accompagner Che Guevara, venu à Genève en avril 1964 représenter Cuba à la première Conférence du sucre. Prêt à rejoindre les révolutionnaires en Amérique du Sud, l’enthousiaste Jean Ziegler, objecteur de conscience mais prêt à jouer les guérilleros, est douché par le charismatique Commandante. «Tu vois cette ville? C’est le cerveau du monstre. Tu es né ici, c’est ici que tu dois te battre.»
Les quatre cavaliers de l’apocalypse
Par cette rencontre qu’il qualifie de «déterminante et d’inoubliable», le Genevois s’est remis de son complexe de «petit-bourgeois». Il va désormais pratiquer «l’intégration subversive», qu’il définit comme «l’acte militant qui consiste à intégrer les institutions officielles et à utiliser leur force pour tenter de provoquer des transformations systémiques». Dans «Où est l’espoir?», on comprend que ses combats se sont forgés au contact à la fois de militants et de lectures.
Son expérience de rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation l’a persuadé que la faim demeure «le scandale absolu». Un tiers de l’humanité en souffre et un Africain sur cinq ne mange pas à sa faim. Loin des questions de genre ou même de réchauffement climatique, sinon comme conséquence d’une exploitation capitaliste des ressources et source de migrations, qui agitent la gauche contemporaine, Ziegler reste fidèle au tiers-mondisme et à l’anticapitalisme de sa génération, à laquelle il ajoute une foi dans le multilatéralisme et les missions onusiennes.

Ces deux vecteurs d’espoir que sont l’action collective de la société civile contre les prédations des «quatre cavaliers de l’apocalypse» – soit «la faim, la soif, les épidémies et la guerre» – et la défense des droits humains se recoupent quand l’ONU adopte la déclaration des droits des paysans ou obtient un accord sur l’export des blés ukrainiens, bloqué par «le sinistre Lavrov» après l’agression russe de février 2022.
Même si l’impuissance de l’ONU en Ukraine ou à Gaza désespère le Genevois, il milite pour une réforme qui retirerait, au nom de la «survie de l’humanité», tout droit de veto aux États. Naïveté? C’est ça ou le naufrage de l’humanité. «Où sont les millions de personnes qui s’étaient dressées contre la guerre en Irak en 2003?» demande-t-il pour en appeler à l’opinion et à notre capacité de révolte.
Des rencontres et des lectures décisives
Ces espoirs s’incarnent aussi dans ceux qu’il a rencontrés: le syndicaliste paysan, militant du droit à la terre, Mamadou Cissokho; la Nobel de la Paix Rigoberta Menchú; le chancelier allemand Willy Brandt, qui présidait l’Internationale socialiste, ou le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, dénonçant «les violations du droit international humanitaire par Israël à Gaza».
«Crime de guerre, crime contre l’humanité, génocide à Gaza? La justice tranchera», écrit le militant propalestinien qui a écouté à Alger, en 1988, Yasser Arafat, le chef de l’OLP, se dire prêt à «reconnaître Israël» dans une solution à deux États. Le Genevois sera aussi rapporteur spécial de l’ONU dans les territoires palestiniens occupés, au grand dam des Américains.
Cette conviction, comme d’autres, s’est aussi forgée dans ses lectures. Celle du livre de Michel Warschawski intitulé «Israël: chronique d’une catastrophe annoncée… et peut-être évitable», qualifié de «brillant» et «prémonitoire», le persuade de la nécessité de la lutte contre «la stratégie coloniale d’Israël».
Il y a aussi ces livres formateurs: Marx et Engels, Gramsci, les auteurs phares de l’extrême gauche intellectuelle que sont Pierre Bourdieu, Noam Chomsky, Guy Debord ou son «ami» le professeur américain Richard Sennett, dont il considère le livre «Culture du nouveau capitalisme» comme un «chef-d’œuvre».
«Mobiliser et armer la société civile»
L’actualité, qu’il continue à suivre de près, comme des épisodes de sa vie l’inspirent toujours. Parmi eux, le souvenir «inoubliable» de la distribution de titres fonciers au Nicaragua… Ou la visite des camps de réfugiés sur l’île de Lesbos, quand il était responsable d’un rapport qui décrit le sort des mineurs non accompagnés comme «le destin le plus tragique». Il dénonce ainsi cette «chasse à l’homme» et ses «développements technologiques effrayants» aux frontières, et ces «commissaires de l’Union européenne qui ont, depuis longtemps, liquidé le droit humain universel de l’asile».
Dans son dernier chapitre, Jean Ziegler répond plus directement à la question posée par son titre, après un diagnostic mêlant constats d’échec et colères. C’est d’abord l’altermondialisme, les forums sociaux mondiaux. Bien qu’il souligne «l’explosion des subjectivités» et «du repli protecteur des communautés juxtaposées». Pour lui, la gauche doit «mobiliser et armer la société civile», «provoquer une insurrection des consciences» plutôt que «s’obstiner à viser la conquête du pouvoir».
L’ennemi demeure «la dictature mondiale des oligarques du capital financier globalisé» quand la résistance est «un impératif moral», et rendre «les droits de l’homme justiciables au moyen de nouvelles conventions internationales, de normes nationales, de l’institution d’une juridiction universelle», une mission pour Genève.
«Où est l’espoir?» de Jean Ziegler, Éd. du Seuil, 256 pages, oct. 2024.









