Les mots de la place Tahrir

Le seul nom de cette place suffit à évoquer la révolution égyptienne. L’Egypte de Tahir: c’est sous ce titre que deux correspondants de presse racontent l’histoire de cette révolution qui a commencé bien avant que des tentes ne soient montées sur cette place. Claude Guibal et Tangi Salaün assistent aux événements et ont le sens du récit. Maalesh, disaient les Egyptiens. Tant pis, c’est comme ça, c’est pas grave: ce mot, ils l’ont entendu des années avant l’explosion.

Il y en a un autre qui faisait partie du vocabulaire courant des Cairotes: Wasta, le piston. Obtenir un job? Wasta. Un papier de l’administration? Wasta. Une inscription de son môme à l’école? Wasta. Et puis, il y a eu l’inflation qui a retiré le pain de la bouche aux pauvres, très nombreux en Egypte. Et le pain subventionné, ensuite, mais qui n’a pas suffi à empêcher la révolution de Tahrir.

Parmi les vecteurs de contagion de la grogne, ce bon vieil internet qui dit le ras le bol du nizam, le système. Le hiéroglyphe moderne qui fait tomber le pharaon. Ironie. Et puis, il y a eu les grèves, comme avant toute révolution. Elles avaient paralysé toute l’industrie du textile dans le delta du Nil en 2008. Ne manquait plus qu’une étincelle. Elle a jailli en juin 2010. La mort de Khaled Saïd sous les coups des policiers. Les photos du mort courrent internet. Une page facebook « Nous sommes tous des Khaled Saïd » apparaît. La colère monte. Jusqu’au slogan « Moubarak Kefaya », Moubarak, ça suffit.

« Erahl », Dégage! Une mer de chaussures s’élève au dessus de la place Tahrir qui ne veut pas croire que le raïs puisse faire semblant de ne rien comprendre. Dans son discours télévisé, il tente une dernière fois d’apparaître paternel. Les enfants du Nil n’en peuvent plus. Ils le crient. Tombent sous les balles. Mais c’est Moubarak qui finit par tomber après dix-huit jours d’affrontements et de manifestations. Les insurgés découvrent le Medinet Nasr, l’immense centre de la sécurité d’Etat.

Ils filment les matraques électriques, les dossiers de filature, les écoutes, les compte-rendus d’interrogatoire de police qui s’entassent sur les étagères. Pendant ce temps, Ramy Essam met cette révolution en chanson. Il chante. C’est la star de la révolution, en concert tous les jours place Tahrir. Et puis, après quelques jours, ce sont les barbus qui sortent du bois. Les Frères musulmans sont là. L’été dernier, l’organisation islamiste était en vedette d’une série télé qui a fait un carton. L’orientation donnée par le pouvoir encore en place est critique. Combien sont-ils? « Demandez au ministre de l’intérieur. Lui, il sait », répondait avant la révolution un des responsables des Frères. Ils sont nombreux. Ils feront bientôt une démonstration de force, piégeant les prodémocrates dans une manifestation unitaire qu’ils détournèrent à leur seul profit.

Leur chameau à eux, ce qui les a fait avancer, c’est la plus grande association de bienfaisance islamique qu’ils ont créé pour mettre un peu de baume sur les plaies dans les quartiers populaires délaissés par l’Etat. Place Tahrir, nos reporters retrouvent aussi la mère du terroriste qui a tué le président Sadate, al Islambouli. L’histoire s’arrête et le récit aussi, avec la grande désillusion du referendum sur la « correction » à la marge de la constitution. Le oui l’emporte massivement. Tahrir n’est pas l’Egypte. « On a fait tout ça pour rien », se décourage un révolutionnaire. Les militaires ont réussi à faire passer un toilettage de la constitution alors que les jeunes voulaient tout remettre à plat. On nous a volé notre révolution, disent-ils encore aujourd’hui.

Ce reportage qui joue en flash-backs de la connaissance profonde du pays des auteurs tout en racontant les jours de la révolution égyptienne est passionnant et se lit comme un roman de l’Egypte contemporaine. Ca va mieux en le disant, non?

« L’Egypte de Tahrir, anatomie d’une révolution » par Claude Guibal et Tangi Salaün, au Seuil, 243 pages, 2011. 

La guerre des drones ne faisait que commencer

Il y a des livres qui sont en avance avec leur temps. Notre confrère du Temps Etinne Dubuis publiait en 2011 « L’assassinat de dirigeants étrangers par les Etats-Unis », un projet dont on pouvait douter du bien-fondé ou de l’urgence jusqu’en septembre de la même année.

Le livre compile une vingtaine de projets d’attentats contre des chefs politiques étrangers entre 1916 et aujourd’hui concocté par les autorités américaines et leurs services secrets. Un livre d’histoire, des projets qui pour certains sont restés dans les « cartons » des services. So what?  En octobre 2011, cependant, le livre a tout à coup pris un autre relief. L’assassinat ciblé du cheikh américano-yéménite Al-Awlaqi, le 30 septembre, par un tir de drone, a fait polémique aux Etats-Unis. Le démocrate et très libéral Obama avait donc donné son feu vert à un assassinat après avoir couvert celui de Ben Laden par un « justice est faite » définitif, bien qu’en l’absence de tout procès. Le mot d’assassinat n’est donc plus tabou. Il est même revendiqué, fut-ce par une périphrase. Et voilà Obama s’inscrivant dans la droite ligne d’une politique menée avant lui par le républicain et très conservateur George Bush. Il sera suivi par Donald Trump qui exécuta comme on sait le Guide suprême de la République islamique d’Iran, Ali Khamenei, au début de cette année 2026.

Dans son livre, Etienne Dubuis fait le bilan de cette politique: sept dirigeants tués sur 17 et des cibles dont l’importance va grandissante au cours du siècle. Des irréguliers, des chefs de partis d’abord, des dirigeants forts de pays faibles ensuite. Et des chefs d’Etat de « moyenne importance » ensuite. Les résultats de cette politique varient selon la méthode employée, écrit encore notre confrère qui fait de « l’assassinat au contact », le plus efficace (huit morts).

Mais il note que l’assassinat technique coupable de « dégâts collatéraux » a profité depuis les années 2000 de récents progrès, ceux d’armes guidées comme les très précis drones. Contre Al Qaida ou les talibans du Pakistan, ces petits avions pilotés à distance ont fait merveille. Ils seraient selon Etienne Dubuis à l’origine de 80% des assassinats ciblés dans les rangs de l’organisation terroriste. Notre confrère fait ensuite le point sur le bénéfice politique de ces opérations immorales et très risquées d’assassinats ciblés de chefs d’organisation ou d’Etat. Trois succès pour Washington: l’assassinat de Peralte en Haïti, de Lumbumba au Congo et de Trujillo Molina en République dominicaine.

Bien maigre bénéfice comparé aux dégâts politiques provoqués par le meurtre ou la tentative de meurtre de Diem au Vietnam, de Schneider au Chili ou d’Aïdid en Somalie. Quant aux attentats ratés contre Castro, Kadhafi ou Saddam Hussein, ils n’ont eu comme effet que de renforcer le combat antiaméricain de ces chefs d’Etat. Si le début de cette guerre des drones a pu passer inaperçu, ce livre vient en souligner le dessein. Va-t-on assister avec la démocratisation de cette technique à des projets d’assassinat concoctés par d’autres Etats que les Etats-Unis? Pourraient-ils viser le locataire de la Maison-Blanche? La guerre des drones ne fait que commencer. Elle est d’ailleurs le fait majeure de la révolution en cours sur les terrains de conflit, que ce soit en Ukraine ou en Iran. Cela va mieux en le disant, non?

« L’assassinat de dirigeants étrangers par les Etats-Unis. Un siècle de complots au service de la puissance américaine » par Etienne Dubuis, éditions Favre 2011, 364 pages. 

La Libye sans la connaître

Incorrigible BHL. Faut toujours qu’il se la joue. Pas prof de philosophie, mais philosophe autoproclamé. Pas journaliste, car trop candide ou trop acteur. Écrivain, sans doute. Homme d’influence, aussi, qui n’hésite pas à faire pression et à jouer de ses réseaux, raconte Pascal Boniface dans un livre récent. Trop parisien, au fond, ce BHL. Trop BHL.

 Bref, les livres de BHL ont déjà fait l’objet de tant de pages de quotidiens français (ses réseaux encore), qu’il serait inutile d’y rajouter une chronique, fut-elle critique. La publicité digne d’un film hollywoodien balaiera toute voix discordante. Pourtant, pour m’être intéressé à cet « intellectuel affranchi » (du travail intellectuel) dès les années 80, je ne résiste pas au plaisir d’allonger notre BHL sur son propre divan, puisque dans son journal de « La guerre sans l’aimer », journal d’un écrivain au coeur du printemps libyen, Bernard-Henri ne peut s’empêcher que Ça parle. Et pour un Lacanien, ma foi, c’est assez normal…

Celui qui avait juré dans un livre précédent qu’il ne jouerait pas au conseiller du Prince, l’a donc fait dans cette guerre de Libye auprès du président Nicolas Sarkozy. Et rétrospectivement, il faut bien dire que l’amateurisme de notre Candide fait un peu peur. Bien que la victoire militaire efface bien des  faux-pas. Y compris les siens. Donc, dans ce journal, Ça parle. Et que dit ce ça logé dans la tête et la plume de BHL. Qu’il se sent ridicule, un jour. Que son intervention lui paraît déplacé, un autre jour (ma « petite performance », écrit-il). Qu’il ne connaît rien à la Libye. Qu’il n’est pas l’ambassadeur du président mais un peu quand même. Journaliste aussi, mais entremetteur, franchissant cette fameuse distance que nos pairs respectent comme une ligne jaune. Et enfin qu’il aimerait tant être un d’Annunzio, un Malraux, un Châteaubriand. Après la Bosnie, la Bosnie, la Bosnie, son précédent voyage répété comme le mantra du pacifisme-défaitisme français, notre Rubempré attend son grand événement, sa montée à Paris.

Ce sera donc la guerre de Libye. Bernard-Henri Lévy écrit: « Pour la première fois, la guerre, la vraie…Jusqu’ici, je plaidais pour. J’appelais à ». Et plus loin: « Le monde, aussi fort que des gens comme moi puissent crier, resterait divisé entre, d’un côté, les Munichois préférant la certitude de vivre couchés à la perspective de mourir debout ». Rassurez-vous, BHL est parti en Libye pour mourir debout mais il est rentré ensuite dormir à Paris.

Premières pages et une première hallucinante impudence. Il cite Kadhafi, le citant lui, BHL, à propos du monothéisme. Allons bon. Il y avait donc un « contentieux » à régler avec cet « improbable lecteur »… Cela motivera donc sa guerre à lui, BHL. Quelques pages plus tard, le propos se précise. Pour que cette guerre soit juste, au fond, il suffirait qu’il n’y ait pas d’islamistes, ou de monstres parmi les révolutionnaires libyens. Hélas. « Que faisons-nous là? » demande BHL. « Je ne le sais pas moi-même », écrit-il. Puis vient un réponse que tous ses lecteurs attendaient à une attaque si basse de l’antiBHLien primaire. Pourquoi être si bien habillé, sur un terrain de guerre? « Par respect », écrit l’écrivain qui porte des chemises blanches. Évident, non.

Ensuite, il nous rappelle qu’il avait rencontré Massoud l’Afghan et qu’il lui avait proposé de lui faire rencontrer Chirac. L’entremetteur pointait déjà. le projet sera donc de faire se rencontrer les révolutionnaires libyens et Sarkozy. Ce journal rend compte de ce projet répété plusieurs fois durant cette guerre. Il témoigne aussi du rejet de toute vérité qui vient contrarier ce projet. Notamment des journalistes qui ont le tort d’avoir appris que les Libyens sont divisés en tirbus, régions et que leur ciment est l’islam, dans une version plutôt rigoriste à l’est. Cela, BHL ne le supporte pas. 

L’aveuglement est tel, parfois, qu’il a du mal à accepter que certains de ses interlocuteurs aient pu jouer les mauvais rôles dans l’affaire des infirmières bulgares. Point que la presse n’a pas évacué, non plus. On trouvera aussi relatées par le détail les conversations téléphoniques du Prince et de son Candide. Et le texte des discours que BHL a écrit pour les Libyens. Il y a aussi quelques anecdotes racontées comme cet enfant de Tobrouk prénommé Nicolassarkozy en hommage à cette France qui a pris fait et cause pour la liberté des Libyens. Et BHL qui voit une inscription antisémite. Et se réjouit le lendemain que ses amis libyens l’aient faite enlever. Preuve que ses Libyens ne ressemblent pas à ceux que décrivent la presse.

Enthousiaste, certes, devant un peuple qui se libère mais lucide. Enfin, BHl règle ses comptes avec le Quai d’Orsay et le ministre des Affaires étrangères Alain Juppé. Là aussi, le conflit à des aspects personnels, comme avec Claude Lanzman, opposé à la guerre. Indécrottable BHL, personnalisant tout, à l’excès, faisant tourner la planète autour de son astre. Petit exercice de mathématique pour finir. Sur 627 pages d’un livre consacré à la Libye, comptez le nombre de jours passés par BHL dans ce pays et calculer le nombre de pages rapporté au nombre de jours. Trop cruel?

« La guerre sans l’aimer », Bernard-Henri Lévy, Grasset, 627 pages, 2011.    

Une autre Corée du Nord, celle des purs

Pour tout un chacun, la Corée du Nord est l’un des derniers bastions du communisme. Une dictature marxiste, soutenue par les soviétiques hier et par les Chinois aujourd’hui, en guerre froide avec la Corée du sud depuis les années 50. C’est aussi un Etat refermé sur lui-même, frappé par la famine, et détenteur de la bombe atomique. Ce portrait n’est pas totalement faux. Mais dans son livre, Brian Reynolds Meyers nous offre une autre grille de lecture pour décrire ce régime, qui paraît beaucoup plus pertinente.

Pour Meyers, les observateurs de Pyongyang s’épuisent à tenter d’interpréter la doctrine du Juché (soit-disant marxiste) qui n’a aucun rôle ni aucune importance dans la réalité. La Corée du Nord est d’abord un Etat raciste. La vision donnée en Occident est « erronée », écrit-il. Malgré les proclamations explicitement xénophobes de « la race des purs » (le titre de l’ouvrage) nos intellectuels s’entêtent à faire de ces dirigeants, les derniers des Staliniens.

Pour Meyers, le régime de Pyongyang s’inspire beaucoup plus du Japon fascisant qui occupa la Corée que de la Chine ou de l’URSS. Les journalistes  décrivent aussi la Corée du Nord comme un pays obsédé par l’autosuffisance, alors qu’elle dépend de l’aide extérieure depuis soixante ans. Autre erreur: penser que Pyongyang craint pour sa sécurité et qu’elle veut négocier, quitte à se désarmer. Alors qu’elle n’en a aucune intention. Il est aussi commun d’entendre parler de confucianisme pour décrire la philosophie des Kim. Or, dans cette philosophie, la mère doit obéir à ses fils. Le parti des travailleurs se fait d’ailleurs appeler le parti de la Mère. Et les figures d’autorité maternelle abondent dans la réthorique du régime. Enfin, nous faisons fausse route en pensant que tous les Coréens du Sud voient le Nord comme le diable. Ils voient d’abord des Coréens, plus nationalistes qu’eux. Des frères, même s’ils sont agressifs et pas du tout enviables. Dans un chapitre, Myers explique comment la République démocratique de Corée s’est refermée une première fois en craignant que

la Révolution culturelle chinoise ne contamine le peuple coréen. Ce n’était pas que de la paranoïa, écrit l’auteur, qui fait état d’incursions militaires chinoises. La population fut alors divisée en trois catégories par le régime: les « durs », les cadres dirigeants et leur famille, les « hésitants », les Coréens moyens et les « hostiles », anciens propriétaires et subversifs potentiels. A partir de 1987, la Corée du Nord se trouva fort dépourvue face à la baisse de l’aide soviétique. L’approvisionnement alimentaire se dégradant, le régime aurait pu disparaître. Mais la mort du Cher guide Kim Il-Sung en 94, sauva sans doute le régime. Entre 1995 et 1997, ce fut la famine: un million de morts, soit 5% de la population. Des dizaines de milliers de Coréens du Nord sont alors passés en Chine. 

Kim Jong-Il, le fils du Cher leader, qui dirigeait l’armée, a pris la suite donnant la primauté à la défense, alors que les relations avec l’ennemi yankee, décrit sous des traits qui font penser aux représentations fantasmées des juifs par les nazis, n’ont jamais été aussi bonnes. La politique du rayon de soleil (pour un pays fort et prospère) fut surtout celui du programme nucléaire. Puis vint la crise du boeuf américain, amenant la maladie, qui alimentera opportunément l’antiaméricanisme virulent du nord. Ou les accrochages en mer avec le sud jusqu’au récent bombardement d’une île, pour maintenir cette tension vitale et la preuve de la force du Nord. En fait, écrit Myers, ce fascisme-là, xénophobe, n’est pas expansionniste comme le nazisme ou celui du Japon de la guerre. Le Coréens sont persuadés qu’il ont une pureté d’enfant et qu’il leur faut être protégés par un guide familial pour survivre. Pendant ce temps, dans le sud, décrit comme travaillant sous le joug américain, la prospérité est l’arme fatale pour le nord, depuis qu’elle est popularisée par les satellites à la télévision. Qu’importe. Le nord dispose encore de l’arme de la réunification des deux Corées qui oblige les gouvernements du sud, plus ou moins hostiles à la coopération (aide et zone économique commune) à ne pas rompre, car ce serait rompre avec le nationalisme. Curieuse situation qui explique aussi que ce régime dure encore. Ca va mieux en le disant, non?

« La race des purs. Comment les Nord-Coréens se voient » par BR Myers, Editions Saint-Simon, 175 pages. 

Les deux clans, le livre qui montre que la gauche morale a fait tout faux

«Un livre capital: l’analyse politique la plus percutante pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui nous vient d’un Anglais». Ce jugement du démographe et historien Emmanuel Todd sur un livre numéro 1 des ventes en Grande-Bretagne, ne peut de provoquer la lecture. Dans « Les deux clans », David Goodhart, ex-journaliste du Financial Times et fondateur du magazine remue-méninges britannique « Prospect », explique pourquoi on en est arrivé au Brexit en Grande-Bretagne, à l’élection de Trump aux États-Unis, aux démocraties illibérales de l’Est, voire aux régimes autoritaires turcs ou russes actuels. Pas mal pour un livre. Or la promesse est tenue. Elle l’est d’autant plus que l’auteur devrait provoquer la réflexion chez les gens de gauche. Car la gauche des valeurs, celle qui pousse toujours plus loin les droits des minorités, se coupe de plus en plus de l’électorat populaire qu’elle est censée servir. David Goodhart explique pourquoi et comment. Sa démonstration est implacable, intelligente, dérangeante.

Il nous parle d’une fracture entre le monde des Partout et celui des Quelque-part, deux clans, qui se comprennent de moins en moins, exposant la société entière «aux risques de chocs et rejets brutaux». Les Partout sont éduqués, urbains, mobiles, aisés, libéraux socialement voire permissifs à tous crins et s’affichent progressistes. Chez eux, une minorité de 5%, la plus extrême, est constituée des « Villageois planétaires ». Les Quelque part sont attachés à un lieu, aux valeurs traditionnelles, ont des revenus modestes, sont plus conservateurs et se sentent peu respectés socialement. Ils sont plus nombreux que les Partout mais moins écoutés politiquement. Parmi eux, une minorité est réellement intolérante, voire raciste, ce sont ceux que l’auteur appelle des « autoritaristes endurcis ». 

Faute d’être écoutés par les décideurs politiques, pronostique-t-il, de plus en plus de « Quelque part » risquent de se radicaliser et de faire grossir cette minorité. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui le populisme. Il l’explique notamment par l’effet retard de la crise de 2008, une désillusion à propos de l’ordre social et économique – ce qui inclut les inégalités, la chute du niveau de vie après la crise, la raréfaction des bons emplois pour ceux qui n’ont pas fait d’études – sont de bons agents de la recrudescence populiste. Celui décomplexé qui est apparu jaillit de la confluence de deux tendances: une politique des partis installés plus étriquée, dominée par l’entre-soi et des technologies qui ont fait tomber les obstacles à l’expression politique directe. Comme l’exprime Michael Lind, cite-t-il: «Si la Nation des Initiés est une nation de technocrates, celle des Exclus est une nation de trolls.»

«Je suis stupéfait du manque de lucidité des Partout, incapables de voir que leurs opinions sont étrangères à celles des Quelque-Part», écrit l’auteur. Un mauvais point pour ceux qui se disent de gauche et en faveur de la justice sociale. Car, constate David Goodhart, sur une question comme l’immigration, centrale dans les motifs du Brexit par exemple, la gauche abandonne ses instincts sociaux et protectionniste pour devenir libertaire. «L’universalisme de la gauche en faveur de l’égalité raciale rencontre l’individualisme de la droite libérale qui prétend que la société n’existe pas». Or, les sociétés ethniquement hétérogènes montrent moins de soutien à la redistribution des richesses (comme aux États-Unis) car le sentiment de compréhension mutuelle, de faire société commune se dilue d’autant plus que les communautés étrangères sont loin culturellement de celle qu’elles intègrent. 

Piquant, il ajoute qu’au fond, les valeurs des Partout (ouverture, méritocratie, autonomie, confiance au changement) tend à ne profiter qu’aux individus riches, qualifiés, réactifs, c’est-à-dire les Partout. Pour compenser, les voilà, eux qui aiment par dessus tout à défendre une cause, réduits à défendre les revendications identitaires – genre, race ou sexualité. Une analyse qui explique notamment l’évolution du parti socialiste ou des Verts. EÉtant donné qu’à gauche, le socioculturel supplante de plus en plus le socioéconomique, le discours politique de cette gauche ne parle plus aux Quelque part. Et de conclure: le populisme est de fait le nouveau socialisme… 

Placer la liberté au dessus de la sécurité, la diversité au dessus de la cohésion, l’autonomie au dessus de l’autorité, la créativité au dessus de la discipline, telles sont les opinions typiques des Partout, reprend David Goodhart, reprenant la thèse de Jonathan Haidt. Dans son livre « La dynamique autoritaire », Karen Stenner écrit: «Tous les indicateurs montrent que l’exposition à la différence, les discours sur la différence et le fait d’applaudir la différence sont les meilleurs moyens d’exaspérer ceux qui sont intolérants. Paradoxalement, le meilleur moyen de juguler l’intolérance envers la différence est d’exhiber nos ressemblance et de les applaudir». Autrement dit, la gauche qui fait du multiculturalisme, une valeur, fait tout faux. 

Par ailleurs, note l’auteur, parler de racisme pour définir toutes les opinions qui vont de l’esprit de clocher à la haine de l’autre, du sentiment commun d’être plus à l’aise parmi ceux qui nous ressemblent jusqu’à l’épuration ethnique », fait perdre de la force au mot et à ce qui le combat. De même, «le racisme ne doit pas être le point d’arrêt pour comprendre la montée de l’extrême droite, mais le point de départ de l’enquête.»

Très riche, ce livre est aussi une analyse fine de l’état social du Royaume-Uni et un radiographie de l’opinion qui a voté le Brexit. Mais comme vous l’aurez compris au travers de cette chronique, son constat vaut pour bien des sociétés qui ont connu des poussées populistes.

« Les deux clans, la nouvelle fracture mondiale » de David Goodhart, éditions Les Arènes, novembre 201, 395 pages.

Voyage dans l’âme perse des Iraniens

Quels voyageurs, ces Britanniques! Nicholas Jubber est l’un d’entre eux. Mais son voyage en Iran et en Afghanistan ne ressemble guère à ceux réalisés par d’autres chroniqueurs de l’ex-Empire. Cet ancien étudiant d’Oxford a en effet choisi une destination très particulière: l’âme perse des Iraniens et de certains Afghans. Dans ce voyage intitulé  « A la barbe des ayatollahs », l’auteur nous parle de cet Iran dont les journaux parlent peu, d’un pays qui ne résume pas à son régime et à son programme nucléaire. Il nous parle d’un pays merveilleux qui est celui de l’âme perse, du raffinement persan. Avec pour seul passeport son intérêt pour le Shahnameh, le Livre des rois et sa curiosité en bandoulière. 

Ce qui n’a de cesse de passionner l’auteur, c’est l’imprégniation contemporaine d’une poésie perse qui a mille ans. Tout au long du livre, il s’étonne et nous avec lui, de voir à quel point ce patrimoine de lettré diffuse la société toute entière jusqu’aux jeunes et au petit peuple. Quel chauffeur de taxi de Londres Paris ou Genève pourrait citer de tête quelques vers des poètes de La Pléiade, par exemple? A Téhéran, Nicholas se demande presque qui ne connaît pas Rudaki ou Hafez et surtout Ferdowsi. « Sans lui nous aurions disparu comme tous les peuples que les Arabes ont envahis », lui explique un Iranien. La poésie persane médiévale fait même de fréquentes irruptions dans la pop contemporaine, nous raconte le Vieux Renard (surnom donné aux Anglais). Et ses récits légendaires se retrouvent aussi dans le chiisme.

On apprend au passage  qu’un des dictons iraniens contemporains dit ceci: si tu soulèves la barbe d’un mollah, tu trouveras le mot « Made in Britain ». On pourrait le reprendre en Afghanistan pour soulever la barbe de Ben Laden et y lire « Made in United States of America ». Ce qui n’empêche pas les Iraniens de désigner Londres comme l’ennemi et le chef d’Al Qaida d’avoir fait du Grand Satan américain sa bête noire et un objectif de ses actions terroristes.

Dans le livre de Jubber, on trouve aussi un graphique qui montre la richesse de l’intelligence persane au Xe siècle et l’illustration à chaque page de ce qu’elle dit d’un nationalisme qui ne se retrouve pas totalement dans la conquête de l’Iran par l’islam. Un autre passage passionnant montre comment les symboles et les rites de la religion zoroastrienne perdurent pour une minorité persécutée mais aussi dans des éléments culturels laïcs iraniens. On voit par là que les mollahs qui régentent la vie publique représentent une forme d’envahisseur. De l’esprit perse? Ils ont fait de Ferdowsi, l’auteur du Livre des rois, l’ennemi intérieur, faisant déboulonner sa statue, profanant sa tombe et rayant son nom des manuels scolaires, signale l’auteur. Le livre de Jubber commence d’ailleurs par la découverte de cette dualité iranienne entre vie publique et vie privée, notamment pour les femmes.

Couvertes à l’extérieur, découvertes à l’intérieur. Alcool, drogue, cheveux, amour, poésie, récits et légendes persanes  complètent ce tableau de l’Iran privé que tous les voyageurs connaissent. On apprend ainsi qu’à Téhéran les garçons sèment leurs numéros de téléphone sur des petites papiers lachés près des filles, pour organiser leurs rendez-vous amoureux.

Le récit du voyage  se poursuit à Hérat en Afghanistan où l’on parle farsi et où l’on connaît aussi par coeur des vers du poète persan pour finir en Ouzbekistan où des Tadjiks savent les mêmes poèmes. Ce n’est pas aussi passionnant que les deux-tiers du livre consacré à l’Iran. Mais cela se lit sans déplaisir. Ça va mieux en le disant, non?

« A la barbe des ayatollahs » par Nicholas Jubber, aux éditions Noir et blancs, 357 pages, avril 2012 

Drôles de présidents

Tous les présidents américains ne sont pas restés dans l’histoire. Certains sont même totalement oubliés. Barack Obama qui termine cette année son premier mandat restera comme le premier président afro-américain des Etats-Unis d’Amérique. Et sans doute, comme le président qui exécuta Ben Laden. Il aurait peut-être préféré qu’on se souvienne de lui pour d’autres raisons. Mais bon, comparé à ceux dont l’excellent Bill Bryson parle dans « American rigolos », Obama n’a pas le plus mauvais rôle. Bill Bryon est un journaliste américain qui a passé dix ans en Grande-Bretagne. De retour dans son pays d’origine, il reçut une commande d’un quotidien britannique pour des chroniques sur l’Amérique. Un vrai régal de lecture. Bryson redécouvre son pays dans son quotidien, nous décrit les traits marquants de ses habitants et nous raconte aussi ces petits faits qui nous agacent autant qu’ils nous dépriment, dans notre face-à-face quotidien avec l’informatique ou l’administration, deux sources inépuisables de déconvenues.

Mais revenons à nos présidents américains, qui (le saviez-vous?), ont une journée qui leur est dédiée aux Etats-Unis, le 3e lundi de février. Cette journée des présidents a remplacé deux journées autrefois consacrée aux seules figures de Washington et de Lincoln. Tous les présidents américains sont désormais mis à l’honneur. Les grands et les autres. Comme ce Grover Cleveland, resté dans les mémoires au seul fait qu’il avait l’habitude de se soulager la vessie de la fenêtre de son bureau présidentiel. Ou  comme Zachary Taylor, un élu qui a l’étrange particularité de n’avoir jamais voté! Bill Bryson nous raconte aussi l’admiration qu’il a pour Herbert Hoover, un homme remarquable jusqu’à que son élection désastreuse. C’était la dépression et cela suffisait pour qu’on lui en veule. Pourtant, Hoover avait réagi vite à la crise économique en lançant un programme keynésien de travaux publics et fut même éthiquement irréprochable, faisant cadeau de son salaire à des entreprises de charité. Rien n’y fit. Hoover restera dans les mémoires américaines comme la figure de l’échec d’un président. Il y a aussi des personnages effacés dans cette galerie de portraits, des présidents qui n’ont rien fait. Ainsi, Chester A. Arthur, investi en 1881, se serait contenté de poser sur la photo officielle avant de disparaître totalement des radars. Il y a aussi des présidents qui ont une faiblesse, pour les femmes -JFK) ou pour la dive bouteille. La Russie n’est pas le seul pays à s’être choisi un chef dont l’ivresse fut quotidienne ou presque. L’Amérique en a eu un du même tonneau qui s’appelait Franklin Pierce. Il y eut aussi William Henry Harrison qui refusa de passer un pardessus pour son investiture et mourut d’un pneumonie un mois après…

D’autres chroniques vous étonneront. Comme celle sur la justice américaine où le lecteur apprendra qu’un homme pris avec de la drogue aux Etats-unis risque de le payer d’une peine plus lourde que s’il avait commis un meurtre… La plupart vous feront rire ou sourire, car Bryson a de l’humour et un sens de l’autodérision très britannique. Une chronique à lire chaque jour pour mieux comprendre l’Amérique et les Américains, tout en se délassant vraiment. Vous allez vraiment vous régaler. Particulièrement des chutes de ces chroniques qui  tombent aussi bien qu’une bretelle de robe sur l’épaule de Janet Jackson aux Emmy Awards. Ça va mieux en le disant, non?

« American rigolos, chroniques d’un grand pays » Petite bibliothèque Payot, 370 pages.   

Au souk du satanisme

Le Salafisme, c’est le souk. Dans ce grand bazar de l’islamisme, on trouve de tout. Avec Samir Amghar, pétri de sociologie classique et guide de ses étals orientaux, on y voit un peu plus clair. L’universitaire, docteur à la prestigieuse école des hautes études en sciences sociales sise boulevard Raspail à Paris, ne s’est pas contenté de lire pour établir sa typologie du salafisme, en trois grands courants. Il a aussi mené de nombreux entretiens avec des salafistes en France, en Belgique, au Canada et aux États-unis pour connaître leurs motivations et leurs valeurs.

Tout d’abord, le salafisme qui est un fondamentalisme musulman, est décrit par le chercheur comme un mode de socialisation sectaire par cooptation, en rupture avec le reste de la société et ses valeurs, y compris avec les courants dominants de l’islam. Il plaît parce qu’il est à la fois simple et exigeant, qu’il offre une « famille » à des populations en quête d’une identité positive, souvent stigmatisée et dénigrée par leur société d’accueil.

« Devenir salafiste semble être un moyen de résister  au sentiment d’échec social et de conjuration d’une image négative renvoyée par les autres », écrit notamment Samir Amghar. En d’autres termes, « porter le qamis et se laisser pousser la barbe permet de se distinguer des jeunes portant jeans et casquettes » Cette identité choisie de « vrais musulmans », qui impose le respect au sein de la communauté, contraste avec l’image dévalorisée du beur de banlieue. Il s’oppose aussi à l’islam des parents, souvent empreint de pratiques et de cultes rejetés par les islamistes, et notamment le culte des saints.

Il critique aussi les Frères musulmans, le Tabligh, accusés d’avoir perdu leur force originelle à force de compromis avec la puissance politique. Son évolution récente porte cependant l’auteur à un certain optimisme. Il constate en effet qu’au fil des générations, son radicalisme et son sectarisme s’effritent au contact d’une société ouverte. Tout en restant orthodoxe, il s’institutionnalise. Ce courant qui veut revenir à l’islam originel, progresse en Occident, note l’auteur, alors que ses concurrents islamistes, notamment les Frères musulmans et le mouvement quiétiste d’origine pakistanaise, le Tabligh, restent majoritaires.

Samir Amghar définit trois familles salafistes très différentes les unes des autres, ce qui explique les confusions fréquentes suscitées par l’évocation du salafisme dans la presse occidentale. Le premier courant salafiste est quiétiste. Il s’interdit toute intervention dans le champ politique et veut incarner un prosélytisme du vrai, du pur engagement musulman, au service de la grandeur d’Allah, au quotidien. Le Salafi doit ainsi avoir une pratique rigoureuse et sans tâche de l’islam et de ses cinq piliers. « Pas de foi sans pratique, pas de foi sans enseignement religieux ». Ainsi, bon nombre d’entre eux font-ils des études théologiques, essentiellement dans la péninsule arabique et particulièrement en Arabie Saoudite et au Pakistan, pour ensuite diffuser un enseignement basique, simple mais efficace, dans les quartiers.

Le second courant est politique. « Alors que les salafistes quiétistes expriment leur opposition à l’Occident par l’indifférence politique et le refus d’intégration sociale, les salafistes politiques souhaitent à la fois se retirer du monde et le rebâtir sur des principes et le modèle islamique ». Ils exigent ainsi pour leurs frères de pouvoir vivre dans le monde occidental selon leurs règles pour construire leur société sur des principes communautaires. On reconnaît ici tous ces « militants » qui souhaitent imposer des horaires spéciaux pour les femmes à la piscine, des menus halal ou la possibilité de porter le voile.

Leur action tient de la communication ou de l’agit prop. Ils veulent atteindre leur but par des modes légaux et non-violents. Nicolas Blancho, le président du Conseil central islamique de Suisse, Hani et Tariq Ramadan font partie de ce courant. Il appelle à la création d’écoles privées islamiques et pèse en lobbyiste sur les politiques nationales. Alors que chez les quiétistes, la perspective de retourner dans un pays de culture musulmane est un but, chez les politiques, on peut quitter un régime hostile en terre musulmane pour s’établir dans un pays démocratique qui autorise une vie communautaire.

Enfin, le troisième courant est le courant révolutionnaire. Ces salafistes-là se considèrent comme des combattants luttant pour l’instauration d’un Etat islamiste. La figure de ce courant est le moujahid, le militant terroriste d’al qaida, des réseaux talibans afghans ou pakistanais. Son noyau dur est constitué d’anciens combattants de la guerre d’Afghanistan, ceux qu’on appelle d’ailleurs « les Afghans », fussent-il saoudiens, yéménites, algériens, marocains ou tunisiens… Ce courant est aussi porteur d’une forte imprégnation du combat anticolonialiste et de l’exaltation d’un combat « saint » contre les infidèles et les koufirs (mécréants). Ces membres ne se considèrent pas comme des justes mais comme des purs, prêts à passer du statut de moudjahidin à celui de shahid, le martyr. En conclusion de son ouvrage, Samir Amghar note que cette tendance très influencée par les Saoudiens et les écoles hanbaliste et wahhabite constitue une multinationale de l’islam comme les Frères musulmans, et qu’elle est en cours de désectarisation dans bien des pays. Ca va mieux en le disant, non?

« Le salafisme d’aujourd’hui, mouvements sectaires en Occident » par Samir Amghar aux éditions Michalon, 280 pages, 2011