Quand la droite sombre

Quand la gauche pêche par optimisme jusqu’à l’utopie en oubliant parfois le réel ou poussant la logique d’émancipation en privilégiant les plus petites minorités, voire en accordant des droits aux animaux (le spécisme), la droite s’enfonce dans un pessimisme qui va jusqu’à souhaiter la fin de l’homme. J’exagère? Alors, lisez «Les lumières sombres» du docteur en théorie politique, Arnaud Miranda chez Gallimard NRF, Bibliothèque de Géopolitique. (En passant, il n’y a pas que de mauvaises nouvelles dans le secteur de l’édition (Affaire Nora Grasset Bolloré), il y en a aussi de bonnes, comme la création de cette nouvelle collection chez Gallimard).

Et si les diatribes de J. D. Vance à la conférence de Munich sur la décivilisation européenne, la politique étrangère transactionnelle de Trump (j’achète, je paie), le soutien de la tech californienne au trumpisme deuxième mouture, le projet de Riviera à Gaza, le Doge de Musk ou le mépris trumpien de la presse et sa communication sur internet n’étaient pas des faits isolés qui nous laissent sidérés, mais de simples manifestations d’un nouveau courant de pensée de la droite américaine, celui des néoréactionnaires?

La lecture de l’ouvrage «Les Lumières sombres» écrit par Arnaud Miranda, un docteur en théorie politique, éclaire sous un jour nouveau ces faits qui semblent sans cohérence. Car tous s’inspirent d’un nouveau courant de pensée à droite, né et diffusé sur internet: celui des néoréactionnaires, dont les deux têtes pensantes sont Curtis Yarvin et Nick Land.

Contre la démocratie

Ingénieur de formation et blogueur de 51 ans, Curtis Yarvin milite pour des coupes budgétaires massives et propose de «virer tous les fonctionnaires» afin de créer «un reset de la gouvernance» avant la prise du pouvoir par un «César» qui gérerait le pays comme une entreprise. C’est lui qui a aussi imaginé de régler le conflit israélo-palestinien en transformant Gaza en ville entreprise. Autant d’idées qui ont fait l’actualité de l’administration Trump.

Ce proche du vice-président J. D. Vance préconise aussi un retrait américain d’Europe pour «mettre sous pression les démocraties libérales» qu’il déteste et de laisser «carte blanche à la Russie» sur le Vieux-Continent. Il utilise l’ironie pour combattre ses ennemis idéologiques: les progressistes de gauche et l’idéalisme universaliste, tout juste bon à créer le désordre et le chaos. Il dénonce enfin la «Cathédrale», une sorte d’État profond servi par les universitaires et la presse qu’il faut «nationaliser» et voit dans l’avènement d’internet le moyen de faire «prospérer les idées non canoniques» (les siennes).

Pour un avenir radieux

Les néoréactionnaires ont la conviction qu’il existe des hiérarchies naturelles (respectant la biodiversité humaine et la souveraineté culturelle), estiment que la violence est une composante inéradicable. Ils qualifient les idéologies de gauche de rêves qui se transforment en cauchemar, prônent le remplacement de «l’élite démocratique corrompue», un retour à l’ordre avec la possibilité pour les individus de quitter leur État si celui-ci ne leur offre pas les services et la sécurité qu’ils demandent pour rejoindre ou fonder une «communauté», blanche par exemple.

Ils critiquent le libéralisme et la compétition économique qui nivelle et défendent des entreprises monopolistiques à l’image des GAFAM (Google Apple Facebook Amazon et Microsoft) puisque le capitalisme est indépassable pour mener l’humanité vers un futur technophile, policé et libéré de la politique, une sorte d’«Avenir radieux».

Cette pensée s’inscrit d’abord dans les courants de la droite dont une branche, celle des libertariens, est très originale puisqu’elle n’a pris quasiment qu’aux Etats-Unis. Curtis Yarvin se dit d’ailleurs un libertarien déçu.

Arnaud Miranda définit les libertariens, qui ont leurs racines intellectuelles en Europe (avec Frédéric Bastiat), comme le projet de radicaliser l’individualisme libéral en faisant primer les droits et les libertés individuelles tout en adhérant à l’économie de marché et en réduisant l’Etat à la portion congrue (le minarchisme) voire à rien (l’anarchocapitalisme).

Curtis Yarvin est un penseur postlibertarien néoréactionnaire (qui inspire le deuxième mandat de Trump) dont les thèses se développent comme pour l’altright (qui a inspiré l’action du premier mandat trumpien) sur internet, les réseaux sociaux et les forums. Il veut la fin de la démocratie et de sa «Cathédrale» (nous verrons ce qu’il entend par là) et considère que l’Etat doit être géré comme une entreprise par un PDG (Trump?). Pour ce néoréactionnaire, les hiérarchies sont naturelles, déterminées par des constantes sociales, raciales et sexuelles. Ils prônent un élitisme radical, ce qui les opposent aux populistes de l’altright (Steve Bannon).

On l’aura compris, ils détestent la démocratie, car elle développe à leur yeux une élite corrompue et se monter inefficace à garantir la sécurité et la prospérité de ses citoyens. D’ailleurs, les néoreacs revendique un droit à «l’exit», c’est à dire de quitter un Etat pour fonder ou rejoindre une communauté. Certains néoréacs souhaitent d’ailleurs la création de micro-sociétés régies sur leurs principes, en se coupant du reste de la société Ils sont aussi techno-optimistes tout en étant pessimistes quant à l’humanité dont la violence est ontologique. Ils sont pour l’ordre et le progrès. Mais jusqu’où?

Leur forme d’illébéralisme se teinte en effet de technofuturisme et d’accélérationnisme voire de transhumanisme. Ces trois éléments capitaux pour nos néoréactionnaires sont au coeur de la pensée de l’autre figure idéologique de ce courant de pensée qui conceptualise un renouveau de la droite, Nick Land. Lui vient de la gauche. C’est lui qui a intitulé une série d’articles de sa plume « Les lumières sombres ».

Pour lui, il faut «accélérer le déploiement du capitalisme» jusqu’à l’entropie, une autodestruction créatrice où l’homme et la machine ne feront qu’un. Il considère que la démocratie est un frein à ce développement, favorise la corruption, le parasitisme au nom d’une fiction, celle de la «souveraineté populaire». Il prophétise enfin un avenir cybernétique ou transhumaniste qui trouve des adeptes et sponsors dans les entreprises de la tech dans la Silicon Valley.

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