Sur la piste du Che

Aussi touffu que la jungle d’épineux d’où Che Guevara mena sa « guérilla du Nancahuazu », le livre de Frédéric Faux, ancien correspondant de La Tribune de Genève, mêle son reportage sur la route Guevara à des éléments historiques tirés des journaux de guérilleros et les récits tirés de ses rencontres avec les derniers témoins de cette épopée révolutionnaire. Dans «Les derniers jours de Che Guevara», on prend vite la mesure du gouffre qui sépare le mythe de la réalité. On constate l’aveuglement d’un chef révolutionnaire qui n’a pas réussi à entraîner à sa suite des paysans apeurés et des communistes boliviens méfiants. On découvre la modestie de l’entreprise de ce groupe d’une quarantaine de combattants, affamés, amaigris, malades avant même de se battre.

C’est au pied des Andes que Ramon ou Fernando, ses noms de guerre, a voulu embraser l’Amérique du Sud. Au fil des pages, on comprend comment il a choisi la Bolivie, autant par défaut que parce qu’il y avait des contacts dans ce pays avant d’enfiler sa tenue du guérillero. Le récit s’ouvre sur une place de La Paz, où une statue de sept mètres glorifie le guerrier héroïque, le fusil à la main, écrasant l’aigle américain. Sa photo orne encore un mur du bureau d’Evo Morales, le président indien de Bolivie, dont le programme s’est inspiré des quelques mesures que Guevara envisageait après la prise de pouvoir.

Lorsqu’il arrive en Bolivie, rappelle Frédéric Faux, el commandante est déjà une légende, le héros de la bataille décisive de Santa Clara à Cuba. Mais il est aussi pour ses détracteurs, celui qui créa le premier camp de travail cubain à Guanahacabibes. En avril 1964, il s’adresse à l’assemblée générale de l’ONU à Genève et donne une interview en français à la RTS. C’est cette année-là que le Genevois Jean Ziegler rencontre Che Guevara, à qui il a servi de chauffeur.

C’est à La Paz en 1967 que la guérilla au sud du pays va s’organiser. Le Che y a fait un voyage de jeunesse en 1953. Le jeune homme a déjà parcouru l’Amérique du Sud, y a rencontré les « damnés de la terre », l’année précédente. Le pays est en ébullition, un an après la prise du pouvoir par le MNR et son leader Victor Paz Estenssoro, qui sept ans avant la révolution cubaine, prend le pouvoir par l’insurrection ouvrière et mène une politique socialiste. C’est à cette époque là qu’Ernesto devient « révolutionnaire ».

La Bolivie ne sera qu’un second choix, quand l’armée aura repris le pouvoir. Sa première option, c’est son pays, l’Argentine. Son engagement auprès de Castro est d’ailleurs conditionné à un départ pour l’Argentine après la victoire à Cuba. Mais la défaite de l’Armée guérillera du peuple argentin avant qu’il ne la rejoigne, lui fait changer ses plans. La Bolivie, une idée de Fidel Castro? Frédéric Faux ne tranche pas. Mais la Bolivie, carrefour du sous-continent, loin de l’œil de Washington, sera le pays de son dernier combat.

Le parti communiste bolivien ne croit pas en une révolution dans les campagnes, mais à une insurrection dans la capitale. Son leader veut la direction politique et se méfie des Cubains. Frédéric Faux a rencontré Carlos Soria, 73 ans, qui conserva le journal de Bolivie écrit par Ernesto Che Guevara. Le destin de ce texte, c’est toute une histoire digne d’un roman d’espionnage que Frédéric Faux nous raconte.

A ce point du récit, la guérilla s’est organisée et les combattants vont partir sur leur théâtre d’opération. Ce sera les rives du Nancahuazu, un site suggéré par les communistes boliviens qui lui montrent ainsi la route de l’Argentine. ils l’expédient dans une zone peu peuplée où les paysans du coin ne parlent que guarani. Ce qui ne simplifiera pas la tâche du petit groupe de guérilleros. A Lagunillas, Frédéric Faux rencontre encore d’autres témoins qui prenaient ces hommes pour des trafiquants de cocaïne. Il constate que la mémoire du Che s’est éteinte chez les jeunes, quand les vieux imaginent tous l’avoir vu ou lui avoir parlé.

« Une nouvelle étape commence », écrit le Che dans son journal à la date du 7 novembre 1966. L’auteur des « Derniers jours de Che Guevara » suit la route de la «Finca de calmina», la vitrine légale de la guérilla. Ernesto devient Ramon et prend le maquis. Le premier campement de la guérilla est en place et les combattants s’installent. Frédéric Faux raconte leur vie quotidienne, décrite dans les différents journaux des guérilleros. Scène surréaliste: dans une sorte d’amphi aménagé au coeur du campement, le Che donne des cours presque quotidiens et insiste sur l’importance des mathématiques, supérieures à toutes les autres matières. Il parle de la révolution et se donne dix ans pour réussir. Il a fait porter sa bibliothèque itinérante par les hommes. Chacun a dans son sac à dos un ou deux ouvrages qu’il doit lire et passer ensuite aux autres.

En décembre 1966, la condamnation à mort de cette guérilla est signée. Le premier secrétaire du parti communiste bolivien, Mario Monje veut prendre la direction de cette guérilla. C’est aux Boliviens de se libérer. Mais le Che refuse. Le parti va donc retirer son appui logistique au groupe, qui se retrouve un peu plus isolé. Guevara entame alors une expédition pour reconnaître le terrain, où il aura à affronter les militaires. Cela tourne vite au cauchemar dans cet environnement hostile. Le groupe perd deux hommes, des sacs, des munitions, avant qu’un seul coup de feu ne soit tiré.

Pourtant, le premier accrochage qui suivra, sera une victoire: pas de perte côté guérilleros, des soldats tués, prisonniers, des armes récupérés. Le Che sort un cigare. Les embuscades se succèdent avec succès. Le premier à tomber les armes à la main est un Cubain. El commandante décide de scinder le petit groupe en deux. Erreur. L’arrière garde sera défaite.

L’arracheur de dents

Frédéric Faux raconte ensuite la violence des combats et la peur des paysans, fuyant les guérilleros et collaborant avec l’armée, grâce à de nombreux témoins de l’époque. La guérilla est de plus en plus isolée. Le contact radio avec Cuba est rompu, le Français Régis Debray, exfiltré au sud, est arrêté. Mais pourquoi douter ? Puisque « des 82 hommes à bord du Granma, 22 seulement sont arrivés dans la Sierra Maestra, d’où les révolutionnaires cubains ont renversé le dictateur Batista ». Les combattants sont moins optimistes. Beaucoup souffrent des conditions de vie dans la forêt.

L’auteur rencontre aussi Gary Prado, l’officier qui va arrêter le Che. Il a été formé à la contre-insurrection par l’Ecole des Amériques, le centre de formation des forces spéciales américaines pour les officiers d’Amérique du Sud. Mais Washington n’aura vent de la présence de Che Guevara en Bolivie qu’en 1967. Dans les villages, le Che, qui a une formation de médecin, est surnommé sacamuelas , «l’arracheur de dents». Mais il ne recrute pas pour autant. Le guérillero souffre de plus en plus de son asthme et l’hiver austral commence. La troupe se réduit au fil des combats.

images (1).jpg L’arrestation d’une recrue qui n’est pas un pur et dur de la révolution communiste va sceller le destin de cette guérilla. Il parle à l’armée bolivienne. Et un agent de la CIA, cubain anticastriste, flaire que ce témoin sera capital. En deux semaines d’interrogatoire, il comprend que la troupe est petite, contrairement aux rumeurs qui parle de mille hommes, qu’elle est scindée en deux, désorganisée et faible. Castro apprend lui aussi que le Che est dans une situation désespérée. Mais il n’entreprend aucune opération de sauvetage, comme il aurait pu en décider. « Le Che martyr en Bolivie, servait mieux la cause de la révolution que le Che vivant, abattu et mélancolique à La Havane ».


« Les derniers jours du Che », arrêté, exécuté, puis enterré avant que des ossements (les siens? Pas sûr) ne soient transférés à Cuba, commencent. Il reste 40 pages à lire…


« Les derniers jours de Che Guevara » par Frédéric Faux, Editions l’Archipel, 2017, 227 pages.

Dix Indiens pour 70 ans d’histoire

Quelle gageure! Résumer 70 ans d’histoire de l’Inde en 10 grands témoins, cela paraît impossible, utopique, bref irréalisable. C’est pourtant le principe de la collection Métaphormoses dirigée par Christian Lequesne du CERI de Sciences-Po Paris. Et le défi qu’a relevé le correspondant de la «Tribune de Genève7 à New Delhi, Emmanuel Derville. Il a rencontré ces dix témoins ou acteurs de la longue histoire de la plus grande démocratie du monde. Et rédigé les témoignages à la première personne. Autre gageure.

Le premier est un journaliste qui a vécu la partition de l’Inde en 1947 et  la création du Pakistan. Il est musulman contraint à l’exil, doit quitter la ville où il est né. Pour lui et pour d’autres Indiens, le Pakistan est un fruit pourri de la décolonisation britannique. Le choc de la partition explique, écrit l’auteur, la rivalité des deux puissances nucléaires voisines.

Le second est un général en retraite. Il a vécu, lui, la guerre de frontières de 1962 entre l’Inde et la Chine. Ce sous-officier va vivre la cuisante défaite infligée par Pékin. Depuis, New Delhi voit en la Chine une puissance expansionniste, qui arme de surcroît, l’ennemi pakistanais.

Le troisième est un officier de police chargé de surveiller les activités des militants du mouvement Naxalite, l’insurrection maoïste des paysans du Bengale.

Le quatrième est un professeur qui fut le premier à dénoncer le programme de stérilisation forcée décidé par Indira Gandhi qui donne les pleins pouvoir à son fils, Sanjay, pour mener cette campagne. L’Inde qui comptait 361 millions d’habitants en 1951 en compte 548 millions, vingt ans plus tard. Les victimes de cette campagne le feront payer à Indira en la chassant du pouvoir aux législatives de 1977. Depuis les mentalités ont changé et la natalité n’est plus vue comme un problème mais comme une opportunité par le gouvernement indien.

Cinquième témoin, une écologiste qui promeut l’agriculture biologique est chargée d’une étude pour les Nations Unies.  La révolution verte des années 80 (semences et pesticides achetées aux multinationales) fait bondir les prix à la production. Et quand les prix à la consommation baissent, les agriculteurs se retrouvent pris à la gorge par les créanciers.

Le sixième témoin est un haut-fonctionnaire chargé de mettre en place la discrimination positive pour aider les basses castes dans cette société bloquée par une hiérarchie sociale pesante. Il raconte comment les hautes castes ont tenté de bloquer le processus et comment des partis de Dalits ont permis à une coalition de parvenir au pouvoir pour les défendre. Beaucoup de leurs militants ont aujourd’hui  rejoint le BJP, le parti de la droite nationaliste hindoue. Et des Dalits dirigent des Etats indiens. Mais le rapport Mandal sur les basses castes reste d’actualité.

Le septième est un économiste engagé en politique. Il raconte les réformes nécessitées par une pénurie d’emploi qui frappa l’Inde dans les années 2000-2010. Les pénuries des années 90 ont disparu. Les classes moyennes  grandissent mais la pauvreté et les inégalités demeurent.

Le huitième grand témoin est un brillant physicien qui témoigne de l’ambition indienne de devenir une grande puissance. Le programme nucléaire indien en est une illustration. Pour lui, l’arme de dissuasion a permis d’éviter le conflit avec le Pakistan en 1999.

La neuvième voix est celle d’une militante des droits de l’homme. L’ occasion d’aborder les terribles pogroms menés par les hindouistes contre les musulmans. En 2002, 2000 musulmans sont massacrés dans l’Etat du Gujurat. Loin de freiner l’ardeur des fondamentalistes hindouistes, cette violence va permettre l’arrivée au pouvoir du chef de l’Etat du Gujurat qui deviendra premier ministre.

Le livre se termine avec un patron, celui d’Infosys, l’une des plus grandes entreprises d’informatique au monde. A travers lui, c’est le boom de l’économie numérique en Inde qui est passé aux cribles. Milliardaire, c’est aussi lui qui a conçu une carte biométrique d’identité désormais détenue par 9 Indiens sur dix et qui leur permet de percevoir les aides sociales en évitant les intermédiaires véreux.

Des histoires humaines qui sont le reflet de la grande histoire et qui forment un tableau de l’Inde, dans son histoire, sa démographie, sa politique, et sa sociologie. Une gageure, vraiment. Et une réussite! Ça va mieux en le disant, non?

Métamorphoses de l’Inde depuis 1947. 10 grands témoins racontent », par Emmanuel Derville, aux éditions Ateliers Henry Dougier, 2017,154 pages.  

France, Suisse, Grande-Bretagne: le poison du récit national

Dans son livre « Le crépuscule du récit révolutionnaire », l’écrivain vaudois François Chérix démontre avec conviction et arguments comment le récit national en France, qui donne son titre à l’ouvrage, comme en Suisse ou en Grande-Bretagne nuit à ces trois pays. « Dans chaque société, les réactions aux événements obéissent à de vieilles histoires souterraines qui simplifient le monde et travaillent à le garder inchangé. Sous-estimées, ces fables identitaires inconscientes jouent un rôle considérable dans les émotions qui dominent l’opinion (…) En temps de crise, ces narrations se raidissent et dominent parfois la raison » pour se cristalliser dans le populisme. Voilà comment de façon irrationnelle, les Britanniques ont voté le Brexit, comment la Suisse libérale et commerçante se prive de l’Europe  pour mieux pénétrer son marché en écoutant le chant du réduit national de l’UDC, comment « la France exacerbe l’indignation au détriment du compromis » et glorifie le peuple impuissant contre un roi toujours indigne. 


Première démonstration: la crise des gilets jaunes en France. Ce mouvement qui nait du refus d’une taxe sur l’essence exigeait aussi, de façon paradoxale, plus de prestations et mutait rapidement en violences en paroles et en actes, accueillies avec gourmandise et indulgence par nombre de politiques et la presse. 1789, la révolution, enfin. « Le film met en scène un peuple victime qui se lève, s’insurge et monte aux barricades pour conquérir ses droits en chassant l’oppresseur accroché à ses privilèges. » Cette révolutionite inguérissable, écrit François Chérix, met en scène un roi tout puissant qu’il faut faire descendre de son trône.


Avec courage, car ce n’est pas l’humeur des commentateurs actuels, il ose écrire que l’image du banquier prétentieux, président des riches de Macron bricolée à la hâte par ce récit national qui veut rendre le roi impopulaire ne colle pas avec la réalité. L’ISF? Il est remplacé par un impôt sur la fortune immobilière tout aussi efficace. Le pouvoir d’achat? Il a déjà  progressé. Les revenus? Ils ont été soutenus comme nul par ailleurs pendant la crise du Covid. « Au point que le bilan social de Macron s’avère nettement plus favorable que celui du socialiste Hollande », écrit le socialiste. À cela s’ajoute les milliards lachés durant la crise des gilets jaunes et ceux du soutien à l’économie et aux salariés durant la pandémie et le plan de relance. 


« Le point commun entre l’État ennemi et l’État sauveur en France, c’est qu’il est toujours extérieur à la société, domaine du président et non copropriété des citoyens ». Pas étonnant, poursuit-il, que les destructions de matériels ou d’infrastructures publiques ne choquent pas plus l’opinion.


Deuxième démonstration: le Brexit et en parallèle le refus de la Suisse d’entrer en Europe. Sur le Brexit, François Chérix souligne qu’il est le fruit d’un grand récit national, celui de l’Empire britannique dominant mais que cette fable aujourd’hui exprime aussi le doute, « la peur de ne plus être conforme avec l’image que l’on avait de soi ». « Quand ils courent après un passé fictif, les peuples deviennent des chasseurs d’imags », écrit-il joliment.


Le Cervin fictif


Quant à la Suisse, « voilà un pays également marchand, affairiste, libéral, qui s’isole et brime son économie en se montrant incapable de consolider ses relations avec l’Union européenne ». C’est aussi le fruit d’un récit national, de montagnards aux cœurs purs votant à main levée sur la place du village. Cette représentation regarde les autres d’un oeil arrogant (ils ne connaissent pas nos référendums!!!) alors que ces derniers finissent par paralyser le pays. Il établit la vertu du modèle suisse d’un pays dont le destin est de rester à l’écart. 


« Cette fable exprime aussi l’inquiétude de voir que les temps changent ». Plus dur encore, il écrit: « La fable que la Confédération cultive d’elle-même est en train de devenir une toxine (…) tabouisant la démocratie directe, excluant l’autocritique, bloquant les évolutions que le siècle réclame, elle enferme la Suisse dans une vision passéiste. Conservatrice, la démocratie directe ne répond que rarement aux désirs de ses utilisateurs, découpe les enjeux sans vision globale, favorise le populisme, auquel l’auteur connu pour ses positions anti-populiste, consacre d’ailleurs un chapitre très convaincant. Le récit des montagnards votant à main levée « dessine la fiction d’une communauté fraternelle alors que la Confédération est un puzzle dont les pièces s’ignorent volontiers ». Et de conclure: « L’UDC a fait rentrer la Suisse dans une culture d’intentions alors qu’elle se croyait pragmatique. Si la logique des résultats d’une Suisse pragmatique existait encore, elle conduirait les Confédérés à devenir citoyens européens pour se faciliter l’existence et mieux défendre leurs intérêts. » 

Comparant la France et la Suisse, l’auteur ajoute « voici deux sociétés en porte-à-faux avec elle-même. L’une vibre aux incantations et envolées révolutionnaires alors qu’elle est sur la route des résultats, l’autre se croit réaliste quand elle nage en plein rêve, celui d’un Cervin fictif, rempli d’émotions. Toutes deux se trompent sir leur nature, leur image, leurs évolutions et leurs besoins. Toutes deux s’accrochent aux vieux récits qui les enferment et péjorent leur avenir. »

Culture d’intention et logique de résultats

Le chapitre 6 de ce brillant essai est consacré à Emmanuel Macron, qu’il voit comme un révélateur social et la haine qu’il suscite très éclairante dans son analyse des méfaits des récits nationaux. Elle s’inscrit dans la même finalité que la construction du président en roi: évacuer la politique au profit de la fable et regonfler le récit révolutionnaire. Suit un panégyrique de ses qualités et de ses actions, rare par les temps qui courent. « En développant quatre attitudes, le renouveau, le dépassement des clivages (dont à besoin le récit révolutionnaire), la complexité du monde contemporain et l’importance de la responsabilité commune (mortels pour le récit révolutionnaires), il casse les codes du vieux récit (…) 


Désormais, estime François Chérix, « le projet identitaire ne peut réussir qu’une seule révolution, celle qui retourne l’espoir en désolation, la politique en escroquerie », craignant la montée du populisme en France, en 2022 ou 2027. L’auteur, proeuropéen convaincu termine sa réflexion par un chapitre sur l’Europe. Et en appelle au sociologue Max Weber qui distinguait deux éthiques, celle de la conviction et celle de la responsabilité ». La première, explique-t-il, « consiste à statufier des valeurs suprêmes basées sur des opinions, la seconde consiste à privilégier le pragmatisme et l’efficacité au service de l’action ». Il y voit le clivage entre la culture d’intentions et la logique de résultats. Inutile de préciser dans quel camp se trouve l’auteur de cet essai qui renverse le politiquement correct…

« Le crépuscule du récit révolutionnaire », Regard sur les tourments du débat politique français, de la crise des Gilets jaunes à celle du coronavirus », Editions Slatkine, 196 pages, Genève 2021.

Penseur des cimes

En l’écoutant parler à la radio, j’avais eu le sentiment de partager un moment de bonheur et d’intelligence avec quelqu’un d’exceptionnel, d’avoir à faire à un esprit à la pensée limpide, détenteur d’un savoir universel et d’une curiosité de jeune chimpanzé. Quel bonheur d’entendre une pensée si forte, affranchie de tout jargon, parler de l’essentiel. Mais qui était donc cet ovni de la pensée parvenant à parler des hommes quand il parlait des arbres?

Francis Hallé est un botaniste et un biologiste français, décédé cette année 2026, s’intéresse à la canopée et aux forêts primaires. Vous l’aurez peut-être vu sur le petit écran à bord de son « radeau des cimes », un filet installé au sommet des frondaisons des forêts tropicales. Mais vous l’aurez compris, Francis Hallé, c’est beaucoup plus que cela.

En se demandant pourquoi les hommes des basses latitudes ne connaissaient pas le même développement que les autres, le botaniste s’est fait encyclopédiste. Il est allé chercher les connaissances nécessaires à une compréhension totale de cette zone des tropiques et de ses habitants. 

Dans « La condition tropicale », il convoque l’astronomie et l’économie, la botanique et l’anthropologie pour nous parler de ces tropiques dont on ne parle que lorsqu’une catastrophe s’y passe. Il cite aussi, selon les besoins, un géographe du XIXe siècle, Joseph Conrad ou San Antonio, une anecdote vécue lors de ces nombreux séjours ou l’explication du prof sur tel ou tel phénomène ou mot, entre mille petites perles de savoir dont ce livre fourmille. 

Ce scientifique installé à Montpellier pense que la spécialisation universitaire finit par nuire à la compréhension du monde. Et qu’il faut aller chercher ailleurs, ce qui peut éclairer sa propre recherche. Il ne craint pas non plus d’être politiquement incorrect, en admettant par exemple qu’une dose de déterminisme permet de comprendre pourquoi les tropiques ne se développent pas au même rythme que les régions dites « tempérées ». Car la condition tropicale des hommes dépend d’abord des conditions tropicales elles-mêmes, et en premier lieu du photopériodisme…

Avant de parvenir à la fin de cet ouvrage passionnant sur ce que l’on appelait le tiers-monde il n’y a pas si longtemps, vous aurez croisé sur le chemin des termites élevant des champignons, des couilles du diable, Cortes ou un paysan africain, entre autres. Vous aurez feuilleté un gros livre plein de petits dessins, schémas et tableaux vous expliquant plein de choses, comme dans le Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers de Diderot et d’Alembert ou des livres pour préadolescents. Passionnant. Enrichissant. Indispensable pour mieux comprendre les pays et peuples tropicaux. Ca va mieux en le disant, non?

« La condition tropicale, Une histoire naturelle, économique et sociale des basses latitudes  » (Actes Sud, collection Sciences humaines,  2010), 480 pages, 2010.

Association Francis Hallé pour la forêt primaire

Le pouvoir de dire Non

La culot, le rire, le chant, le sexe ou le sport ont permis dans de nombreux pays à des populations privées de liberté d’expression de défier l’oppression, parfois même de la défaire. Ces « Petits actes de rébellion » sont autant d’histoires courtes éditées par Amnesty international, dans un rapport plus joyeux que celui qu’elle livre annuellement sur les atteintes aux droits de l’homme dans le monde. Elles illustrent des dissidences modestes, des défis minuscules, et parlent de héros souvent ordinaires. Je ne résiste pas au plaisir de vous en livrer quelques-unes.


– Quand l’écrivain Yachar Kemal dénonça les violences turques contre les Kurdes en 1995 dans l’hebdo allemand Der Spiegel, il fut poursuivi en justice. Pour protester contre ce procès, d’autres auteurs décidèrent de sortir un recueil d’articles interdits dont celui de Kemal. Le parquet dut poursuivre 195 intellectuels. L’affaire prit une telle ampleur que le pouvoir renonça. Depuis 2001, un recueil Liberté de pensée, sort tous les ans en Turquie et les juges reçoivent un gâteau d’anniversaire à la date de leur procès bloqué.

– Au Pérou, à partir de mai 20000, des habitants de Lima se sont rassemblés tous les vendredis pour laver le drapeau national sur une place parce que leur président l’avait sali à leurs yeux. Les actions Lava la banderase se répandirent dans le pays jusqu’à faire chuter le président Fujumori qui fut condamné en 2009 à 25 ans de prison pour des assassinats.

– En Pologne dans les années 80, après l’interdiction du syndicat Solidarnosc, un groupe appelé Alternative orange organisa de fausses manifestations pro-communistes et recouvraient de fleurs les voitures de police pour tourner en dérision le régime du général Jaruzelski.

– A Oxford en 1984, des autocollants apparurent sur les distributeurs de la banque Barclay’s avec la mention « Réservés aux Blancs » ou « Noirs » pour dénoncer la collusion de l’établissement bancaire avec le régime d’Appartheid. La banque perdit la moitié des comptes d’étudiants ouverts et finit par lâcher le régime.

– En 1990 en Birmanie, le parti d’Aung San Suu Kyi gagna les élections, mais la junte refusa de reconnaître sa défaite et plaça la Dame de Rangoun en résidence surveillée. Posséder sa photo valait arrestation. Mais les généraux birmans ignoraient que celui qu’ils avaient choisi pour dessiner un nouveau billet de banque était un partisan de l’opposante. Sur ce billet qui devait représenter le père d’Aung San Suu Kyi, père de l’indépendance, le dessinateur donna au visage du papa les contours féminins de sa fille. Et le billet fut truffé de messages cachés, comme ces fleurs dont le nombre faisait allusion à la date du soulèvement héroïque de 1988. Il y avait en tout onze messages cachés sur le billet que les Birmans gardèrent avec fierté. La censure ne décella rien de l’entreprise subversive. Le « billet de la démocratie » finit par être retiré de la circulation. La junte est toujours en place.

– En 2000, l’opposition serbe à Milosevic était très surveillée par la police. Les militants d’Otpor, un groupe de jeunes activistes, multiplia les coups de téléphone pour organiser une importante livraison de tracts et d’autocollants. Quand la police débarqua, elle fut contrainte de saisir des cartons… vides. Pour dénoncer une presse aux ordres, les mêmes publièrent une carte postale avec une photo publiée par un journal officiel présentant des foules immenses de supporters du dictateur. Sur cette carte postale, les visages de personnes figurant plusieurs fois étaient entourés de blanc afin de dénoncer un montage…

– En Ingouchie en 2007, le taux de participation affiché aux élections était de 98% Faux. Alors 90 000 électeurs certifièrent par écrit qu’ils n’avaient pas voté pour dénoncer la supercherie du pouvoir.

-Au Kenya en 2009, pour éviter que les rivalités politiques ne tournent au drame, les femmes firent la grève du sexe pour que les hommes s’entendent. Même l’épouse du premier ministre y participa. Ce fut efficace. Comme au Soudan en 2002 ou dans la ville colombienne de Pereira en 2006.

Classées par genre, ces histoires (il y en a des dizaines d’autres) racontent aussi la résistance pendant la guerre, des procès qui firent date, l’origine irlandaise du boycott, des émissions de télé incensurables, des groupes de rock rebelles, des chants révolutionnaires, qui ont déstabilisé le pouvoir. Toutes ces histoires du temps présent sont plus incroyables et courageuses les unes que les autres. Merci à Steve Crawshawet John Jackson qui ont fait une utile recension. Ça va mieux en le disant, non?

« Petits actes de rébellion, ces instants de bravoure qui ont changé le monde » par  Steve Crawshaw et John Jackson, Editions Balland Amnesty international, 316 pages, 2011.

On ne dit pas la vérité sur le nucléaire

Corinne Lepage (1) n’a pas tardé à tirer les conséquences de l’accident de Fukushima. Dans « La vérité sur le nucléaire », elle dit ses quatre vérités au puissant lobby qui a fait de la France le pays le plus nucléarisé au monde. D’abord, un accident comme Tchernobyl a fait plus de victimes qu’on ne le dit. Ensuite, le risque d’accident n’est pas  sérieusement pris en compte en France. Enfin, le nucléaire coûte extrêmement cher et certaines dépenses non intégrées dans le calcul du coût de cette énergie ne le rendent plus guère compétitif. Pour couronner le tout, elle descend en flammes le projet Iter dispendieux et d’ores et déjà plombé. Bref, le nucléaire français n’est ni sûr, ni économiquement intéressant, ni porteur d’avenir. Autant dire que la France a tout faux, alors que l’Allemagne, la Suisse, l’Italie, ont décidé de sortir du nucléaire.

Résumons ses arguments.

– On ne dit pas la vérité sur les victimes du nucléaire. Tchernobyl? 4000 morts? Non, plutôt 900 000 et 7 millions de personnes touchées.

– On ne dit pas la vérité sur les accidents. A Fukushima, on a exclu certaines chaînes d’événements jugés impossibles, négligé des défaillances connues (comme celle de la cuve du réacteur numéro 4) et minoré les contrôles pour diminuer les coûts.

– On ne dit pas la vérité sur le coût d’un accident: entre 300 et 1000 milliards de dollars, selon les calculs pour Fukushima.

– On ne dit pas la vérité sur le coût de l’énergie nucléaire: 5000 à 8000 dollars par kilowatt installé.

– On ne dit pas la vérité sur les autorités du nucléaires: l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) sous-estime systématiquement les risques et les conséquences car elle est chargée de promouvoir cette énergie.

– On ne dit pas la vérité sur l’EPR: le coût de celui de Flamanville a été réévalué de 3 à 6 milliards ; des réserves sont émises sur sa sécurité et celles-ci pourraient ne pas être rectifiées par Areva en raison des surcoûts engendrés.

– On ne dit pas la vérité sur ITER: son coût est prohibitif (il est passé de 8 à 15 milliards) ; il serait inutilisable selon le prix Nobel Georges Charpak, pourtant pronucléaire ; il est dépassé car les Américains ont avancé plus vite sur la fusion par confinement inertiel ; le site choisi, celui de Cadarache est dans une zone sismique.

– On ne dit pas la vérité sur EDF et Areva: les deux fleurons étatiques français sont lourdement endettés.

– On ne dit pas la vérité sur le démantelement des centrales obsolètes: entre 100 et 200 milliards d’euros pour les 58 réacteurs français.

– On ne dit pas la vérité sur l’emploi: la création d’emplois du nucléaire est beaucoup plus modeste que celle des énergies renouvelables.

– On ne dit pas la vérité sur les déchets: il s’accumulent sans retraitement et leur enfouissement dans d’anciennes mines n’est pas une solution comme l’a démontré l’exemple allemand.

Ça va mieux en le disant, non?

« La vérité sur le nucléaire » Corinne Lepage, Albin Michel, 229 pages. 

(1) Ancienne ministre de l’environnement du gouvernement Juppé, avocate des victimes des marées noires bretonnes, Corinne Lepage est une écologiste de centre-droit qui siège au parlement européen.

Une étincelle de livre

Ne parlez plus à Tahar Ben Jelloun du silence des intellectuels arabes. Cette fable occidentale ne le fait plus rire. Il connaît trop de poètes, d’universitaires qui ont payé le pris fort à la cause de la liberté, trop de journalistes et d’intellectuels qui ont eu le courage de critiquer des régimes criminels, en prenant des risques d’une toute autre nature que ceux qui « menacent l’intellectuel parisien », pour supporter qu’on colporte encore cette sottise. Voilà pour le prologue, qui vaut avertissement. Puis, vient le livre. L’étincelle. Joli titre.

Le printemps arabe vu par l’écrivain marocain Tahar Ben Jelloun. Alléchant. TBJ écrit dans Die Zeit, Le Monde et la Repubblica ou The independant. Mais ce n’est pas ce chroniqueur de presse qu’on attendait avec curiosité sur le printemps arabe. Non, c’est l’écrivain qui dès les premières pages, nous fait entrer dans la tête de Moubarak et Ben Ali.

Quel feu d’artifice. Il fallait un écrivain pour décrypter ces sentiments de vanité, de fatuité de personnes qui ne se rendent plus compte de rien et qui se pensent indispensables à la survie de leur pays, même quand celui-ci les rejette.

C’est encore l’écrivain qui parvient dans quelques belles pages à redonner chair à Mohamed Bouazizi, le Tunisien qui s’est immolé ou à l’Egyptien Sayed Bilal, deux figures des révolutions. Il fallait un écrivain pour imaginer à partir du réel, les pensées des deux Chefs d’Etat comme ce que fut la vie presque ordinaire de deux martyrs, ou le chagrin de leurs proches, en un parallèle désormais historique.

Malheureusement, l’auteur de « L’enfant de sable » ne tient pas la longueur. La promesse du regard clair et du mot juste n’est pas tenue jusqu’au bout. Le reste du livre est fait de bric et de broc. Un petit compte-rendu de voyage en Libye ou au Yémen d’un homme vite effrayé de son arrivée en terre kafkaïenne et ubuesque, ou au pays du couteau à la ceinture, resté tel quel depuis l’hégire. Un bel hommage au père de l’indépendance tunisienne, Bourguiba, qui a façonné son pays comme une exception d’un monde arabo-musulman baillonné et sanglé depuis 50 ans. Une évocation un peu timide et bienveillante du Maroc et de Mohamed VI. Difficile décidément d’être juste avec les siens. 

Dommage enfin que TBJ n’ait pas pris le temps de rester sur l’idée de départ car les premières pages sont vraiment réussies. Las, ces ruptures de ton, de parti-pris, et au final de style, gâchent la fête et finissent par éteindre cette étincelle de livre. Relisez plutôt « Par le feu », un autre livre écrit dans l’urgence et inspiré par le printemps arabe du même Ben Jelloun. Chez Gallimard. Ca va mieux en le disant, non? 

« L’étincelle » de Tahar Ben Jelloun Gallimard, 122 pages, 2011

« Par le feu » de Tahar Ben Jelloun Gallimard, 56pages, 2011.

Voyage au bout de l’Inuit

Et si des peuples qui ne vivent pas comme nous avaient des choses à nous apprendre. Et si des savoirs ancestraux étaient aussi précieux que nos découvertes scientifiques. Voilà bien un propos d’ethnologue, pour qui les croyances de la « géographie sacrée », et les usages en harmonie avec la nature, sont des trésors.

Wade Davis est ethnologue et anthropologue. C’est donc aux quatre coins du monde que ce Canadien est allé chercher ces sagesses ancestrales dont nous avons tant besoin. Pour ne pas disparaître, ces sagesses ont besoin de leur langue. Or, la moitié des langues de cette terre sont menacées d’extinction. La langue est la première « espèce menacée » de la diversité terrestre, loin devant les mammifères (20%), les oiseaux (11%) ou les poissons (5%). « Quand on perd une langue, c’est comme si on bombardait le Louvre », écrivait le linguiste Ken Hale.

Le voyage anthropologique de Wade Davis commence aux débuts de l’Huamanité avec les Bushmen du Kalahari, un petit peuple dont l’ADN ne porte aucune trace des mutations des hommes qui se déplacèrent pour peupler les cinq continents, comme nous l’apprend la science génétique la plus récente. Les Dieux sont-ils tombés sur la tête? Sans doute. Car nos ancêtres communs ont choisi de vivre dans une des régions les plus hostiles de la planète, faisant preuve d’une incroyable adaptation à ce milieu.

Wade Davis nous emmène ensuite en Polynésie qu’il connaît bien. Une civilisation qui s’est répandue sur 25 millions de kilomètres carrés en à peine 80 générations, peuplant presque toutes les îles du Pacifique. Car ce peuple était un peuple de navigateurs, capables de suivre 220 étoiles du ciel, d’interpréter cinq types de houle pour se positionner par rapport au rivage, et de déterminer des longitudes instinctives avant l’invention de tout sextant ou chronomètre. Il nous emmène ensuite dans la forêt des peuples de l’Anaconda, au bord de l’Amazone, ce fleuve nommé par un explorateur qui ne ramena rien d’autre à son souverain qu’une légende, celle d’un peuple de femmes guerrières qui suffit à lui éviter le déshonneur… Là, dans les tribus du bassin amazonien puis dans les Andes, il nous sensibilise à un panthéisme cosmologique, la géographie du sacré, dont nous aurions beaucoup à apprendre pour préserver notre environnement. J’ai appris avec surprise dans ce chapitre que six millions de personnes ont pour langue maternelle, le Quichua, la langue des Incas, une civilisation qui me fascine depuis ma lecture de ‘Tintin et le temple du soleil ».

L’itinéraire se poursuit de rencontre en rencontre, jusqu’au brassage du siècle du vent. Pour la conclusion, il faut revenir au début de l’ouvrage. La voici: « Ce que nous découvrirons au bout de ce voyage »sera notre mission pour le siècle qui vient. Un incendie menace… d’immenses archives de la connaissance et de l’expérience, un catalogue de l’imagination. Il faut les sauver ». Cela me rappelle une histoire récente: le Japon a embauché il y a quelques années des personnes âgées car des savoirs ancestraux comme l’art du bouquet ou d’autres, étaient sur le point de disparaître. Ca va mieux en le lisant, non?

« Pour ne pas disparaître. Pourquoi nous avons besoin de la sagesse ancestrale »de Wade Davis, Albin Michel, 229 pages. 

Le 89 arabe a fait parler

Benjamin Stora, Edwy Plenel:ça, c’est une affiche d’édition. Pour parler du 89 arabe en plus. Les deux compères (ils se connaissent et ont eu des engagements passés en commun) devisent donc aimablement autour des révolutions qui agitent des pays du Maghreb et du Machrek. Les deux hommes ont lu, réfléchissent. On est sûr d’avoir du grain à moudre, en somme. Dommage quand même qu’il faille arriver à la fin de la lecture pour que des avis divergents apparaissent. En l’occurence sur l’intervention française en Libye.

Le débat démocratique, c’est d’abord la contradiction, l’échange de points de vue divergents, non? Les livres d’entretien ne sont pas ma littérature préférée. Rarement profonds, souvent vite faits, ils vous laissent sur votre faim. A moins d’opposer deux conceptions du monde. Ce n’est pas le cas ici. Cependant, celui-là peut retenir l’attention. Pourquoi? D’abord parce que Plenel a l’honnêteté de dire qu’il n’est pas un spécialiste du monde arabe et que Stora ne s’intitule qu’historien du maghreb, avec une profondeur algérienne en plus, restant plus modestement observateur quand il parle de la péninsule arabique ou de la Syrie…

Pour cette raison, il vaut mieux lire d’autres livres sur la question pour l’aborder. Et lire celui-ci ensuite, car il offre plusieurs perspectives originales. La première est celle d’une période coloniale et d’indépendances confisquées qui serait en train d’être soldées à la faveur de ces événements imprévisibles. C’est une des thèses du livre. Cela n’étonnera pas ceux qui savent l’intérêt et l’engagement intellectuel dans la lutte anticoloniale des deux hommes.

Un autre point de vue des auteurs est que les spécialistes de l’islamisme auraient biaisé notre regard sur les sociétés arabes. C’est oublier les analyses fines et largement diffusées après le 11 septembre sur les différents courants de l’islam: du wahhabisme (avec deux h, Edwy!) jusqu’aux confréries soufies, des salafistes au tabligh, piétistes très présents sur le terrain social, des habbachis libanais ou syriens aux mourides sénégalais ou mauritaniens…

Plus globalement, les auteurs oublient de souligner le péché originel de l’islamisme: il ne conçoit pas (encore) une séparation du politique et du religieux. Dans beaucoup d’esprit, et pas seulement des plus radicaux, le gouvernement de la Cité doit s’inspirer du gouvernement de Dieu; d’où l’origine coranique du droit musulman, augmenté des haddits, la charia. Ces deux auteurs, hommes de gauche, font-ils preuve d’angélisme concernant l’islamisme comme la gauche le fit sur les questions de sécurité? Peut-être pas. Mais récuser ainsi les « spécialistes » du terrorisme ne fait pas disparaître pour autant la réalité du combat d’une frange de militants islamistes. 

L’autre thèse est que ces révolutions n’ont pas eu d’avant-garde et seraient donc profondément démocratiques. Faux. En Algérie, en Tunisie, en Egypte, mais aussi au Yémen des militants démocratiques sont allés se former auprès de « révolutionnaires européens de 1989 », en Serbie notamment, pour mettre au point des techniques de résistance passive, de révolte pacifique. L’emblème de ces mouvements de jeunes (le poing) copie d’ailleurs celui des jeunes Serbes d’Otpor. Démocratique, oui. Mais l’apparent consensus des premiers mois se fissure et fait réapparaître des fractures, notamment entre islamistes (je rappelle que cela ne veut pas dire radical) et mouvements de jeunes. Et en Tunisie comme en Egypte, l’essentiel de l’appareil d’Etat reste en place ou a repris la main. La révolution n’est pas terminée, cependant. Wait and see.

Les auteurs affirment aussi l’absence de dissidences façon bloc de l’est. Tiens donc. Beaucoup d’intellectuels arabes, et ils en citent quelques uns, ont pourtant payé de leur liberté quand ce n’était pas de leur vie leur critique de régimes autoritaires et corrompus. Un passage du livre évoque aussi WikiLeaks dont les auteurs estiment que l’influence ou la portée a été importante. Selon des observateurs sur le terrain, les sites d’opposants sur Facebook ont joué un rôle plus important sur le peuple et les jeunes, WikiLeaks restant l’affaire d’une élite. 

Enfin, ce monde arabe renouant avec l’exigence démocratique nous vaut un couplet bien connu du journaliste de Mediapart (le seul media qu’il cite, alors que d’autres ont du sortir eux aussi quelques bons papiers sur ces révolutions…) sur la France.Du livre, on retiendra pour finir la mise en perspective historique de ces révolutions en cours, avec ses prémices en Algérie ou en Tunisie dans les années 80, ses freins (le soutien des ex-colonisateurs aux régimes en place par souci d’écarter les islamistes, notamment ou l’éradication des partis communistes dans la période post-indépendance). A lire, pour toutes ces raisons, avec ces quelques réserves… Ca va mieux en le disant, non?

Par honnêteté, j’ajoute à cette critique que je connais professionnellement Edwy Plenel.

« Le 89 arabe, réflexions sur les révolutions en cours » Benjamin Stora, Edwy Plenel, collection « Un ordre d’idées » chez Stock, juin 2011.

Les mots de la place Tahrir

Le seul nom de cette place suffit à évoquer la révolution égyptienne. L’Egypte de Tahir: c’est sous ce titre que deux correspondants de presse racontent l’histoire de cette révolution qui a commencé bien avant que des tentes ne soient montées sur cette place. Claude Guibal et Tangi Salaün assistent aux événements et ont le sens du récit. Maalesh, disaient les Egyptiens. Tant pis, c’est comme ça, c’est pas grave: ce mot, ils l’ont entendu des années avant l’explosion.

Il y en a un autre qui faisait partie du vocabulaire courant des Cairotes: Wasta, le piston. Obtenir un job? Wasta. Un papier de l’administration? Wasta. Une inscription de son môme à l’école? Wasta. Et puis, il y a eu l’inflation qui a retiré le pain de la bouche aux pauvres, très nombreux en Egypte. Et le pain subventionné, ensuite, mais qui n’a pas suffi à empêcher la révolution de Tahrir.

Parmi les vecteurs de contagion de la grogne, ce bon vieil internet qui dit le ras le bol du nizam, le système. Le hiéroglyphe moderne qui fait tomber le pharaon. Ironie. Et puis, il y a eu les grèves, comme avant toute révolution. Elles avaient paralysé toute l’industrie du textile dans le delta du Nil en 2008. Ne manquait plus qu’une étincelle. Elle a jailli en juin 2010. La mort de Khaled Saïd sous les coups des policiers. Les photos du mort courrent internet. Une page facebook « Nous sommes tous des Khaled Saïd » apparaît. La colère monte. Jusqu’au slogan « Moubarak Kefaya », Moubarak, ça suffit.

« Erahl », Dégage! Une mer de chaussures s’élève au dessus de la place Tahrir qui ne veut pas croire que le raïs puisse faire semblant de ne rien comprendre. Dans son discours télévisé, il tente une dernière fois d’apparaître paternel. Les enfants du Nil n’en peuvent plus. Ils le crient. Tombent sous les balles. Mais c’est Moubarak qui finit par tomber après dix-huit jours d’affrontements et de manifestations. Les insurgés découvrent le Medinet Nasr, l’immense centre de la sécurité d’Etat.

Ils filment les matraques électriques, les dossiers de filature, les écoutes, les compte-rendus d’interrogatoire de police qui s’entassent sur les étagères. Pendant ce temps, Ramy Essam met cette révolution en chanson. Il chante. C’est la star de la révolution, en concert tous les jours place Tahrir. Et puis, après quelques jours, ce sont les barbus qui sortent du bois. Les Frères musulmans sont là. L’été dernier, l’organisation islamiste était en vedette d’une série télé qui a fait un carton. L’orientation donnée par le pouvoir encore en place est critique. Combien sont-ils? « Demandez au ministre de l’intérieur. Lui, il sait », répondait avant la révolution un des responsables des Frères. Ils sont nombreux. Ils feront bientôt une démonstration de force, piégeant les prodémocrates dans une manifestation unitaire qu’ils détournèrent à leur seul profit.

Leur chameau à eux, ce qui les a fait avancer, c’est la plus grande association de bienfaisance islamique qu’ils ont créé pour mettre un peu de baume sur les plaies dans les quartiers populaires délaissés par l’Etat. Place Tahrir, nos reporters retrouvent aussi la mère du terroriste qui a tué le président Sadate, al Islambouli. L’histoire s’arrête et le récit aussi, avec la grande désillusion du referendum sur la « correction » à la marge de la constitution. Le oui l’emporte massivement. Tahrir n’est pas l’Egypte. « On a fait tout ça pour rien », se décourage un révolutionnaire. Les militaires ont réussi à faire passer un toilettage de la constitution alors que les jeunes voulaient tout remettre à plat. On nous a volé notre révolution, disent-ils encore aujourd’hui.

Ce reportage qui joue en flash-backs de la connaissance profonde du pays des auteurs tout en racontant les jours de la révolution égyptienne est passionnant et se lit comme un roman de l’Egypte contemporaine. Ca va mieux en le disant, non?

« L’Egypte de Tahrir, anatomie d’une révolution » par Claude Guibal et Tangi Salaün, au Seuil, 243 pages, 2011.